![]() et le vélo |
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25 octobre 1995
« Vous êtes un téteux ! » Au téléphone, la lectrice était plus peinée que fâchée.
« Je vous lis depuis des années, je suis déçue ».
- De quoi madame ?
- Je ne sais pas si on vous a acheté ou tout simplement muselé, mais on n'entend pas beaucoup votre OUI...
- J'ai écrit que je voterai OUI...
- Et depuis, vous ne présentez que des NON dans votre chronique...
- Il me semble qu'il y avait aussi des OUI...
- Mais beaucoup plus de NON.
Vous m'emmerdez, madame, avec votre comptabilité à la con. J'ai dit que j'ouvrirais cette chronique référendaire à des amis et il se trouve que je ne choisis pas mes amis selon qu'ils votent OUI ou NON.
Mais supposons. Supposons que j'entre dans votre calcul. Croyez-vous que je serais plus efficace en interviewant Paul Piché ? Croyez-vous que j'aiderais la cause ? Me permettez-vous un petit solo de drum sur la futilité du racolage en campagne référendaire ou électorale ?
Je crois que lorsque cette campagne référendaire a commencé, chaque Québécois ou presque portait en lui un NON ou un OUI viscéral que pas un argument, pas un discours ne pouvait changer. C'est pourquoi j'écrivais l'autre jour que personne n'écoute personne. Personne ne convainc personne. Personne n'explique rien à personne. Et c'est normal.
Les démocrates youpilaye-la-vie aiment croire qu'une campagne référendaire ou électorale est un salon des idées où les électeurs vont former leur opinion dans le respect de celle de l'autre. Alors qu'ils veulent seulement la conforter. Il y a confort dans conforter. On pense à une paire de souliers pour marcher à l'aise. Mais non, je ne dis pas que vous pensez avec vos pieds, ne soyez pas si susceptible.
Je dis que la démocratie d'opinion n'est justement pas un salon des idées. La démocratie a un long cours, elle charrie ses limons comme rivière et, parfois, à la suite d'une crue subite, sort de son lit. Je dis que la démocratie, c'est du temps qui coule. C'est le temps qui change, par érosion ou presque, les oui en non et les non en oui. C'est une aberration antidémocratique de prétendre que ce référendum est le dernier. Il y aura un autre référendum s'il y a à en avoir un autre. On ne commande pas aux crues.
Je reviens à votre calcul, madame. Vous avez bien failli gâcher ma journée. Figurez-vous qu'au moment même où vous comptabilisiez mes NON, j'en attendais un autre...
Pour vous faire plaisir, aurais-je dû éconduire mon ami Victor Lambert, quand il a téléphoné ce matin: «Viens pas Victor. Tu votes NON et ça me prend un OUI pour égaliser.» Est-ce ce que j'aurais dû dire ?
Je me serais privé d'une magnifique matinée de vélo, avec le seul de mes amis capable de citer Platon en montant une côte sur le grand plateau. Plateau, Platon, c'est mignon, non ? Anyway.
J'ai connu Victor lors d'un voyage en Chine avec un groupe de cyclistes. Il était le plus vieux d'entre nous. Le plus émerveillé aussi. Homme de droite qui découvrait avec étonnement que le communisme était peut-être moins de gauche qu'on le lui avait dit.
Urbaniste, que décourage le mauvais goût triomphant du Québec profond, Victor est fédéraliste tout autant par conviction que par snobisme. Après quelques revers de fortune et de santé, il garde un optimisme de fer, sauf en ce qui concerne l'avenir d'un Québec souverain. «Pourquoi ces embarras, s'impatiente-t-il, ces complications, ces barrières, pourquoi une frontière pour une même géographie et, quand on y regarde bien, une même culture ?»
Parlant de frontière, on venait d'y arriver. Le douanier américain nous a demandé où on allait et si on avait une pièce d'identité. Il a dit aussi avec un soupçon d'envie que c'était une belle journée pour pédaler. Passé l'auvent de la douane, on a repris la même petite route qui courait à flanc des mêmes côteaux que de l'autre côté. Sauf qu'on était dans un autre pays.
Tu vois, Victor, une frontière, ça se traverse en vélo.
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