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et le vélo

25 mai 1995

La tirami sù du Café Paradiso

Je reviens d'Old Orchard où je suis descendu à vélo avec quelques amis. Partis vendredi, nous sommes arrivés à Old Orchard dimanche midi. Ma fiancée est arrivée en auto, un peu plus tard. Nous sommes allés faire un tour sur la plage. Deux minutes et quart. On y gelait. Il y ventait. Il y avait plein de merdes de chien dans le sable. D'ailleurs je n'aime pas la mer. Je trouve que c'est beaucoup d'eau pour rien.

- On décrisse-tu à Boston ?

En revenant de Boston, dans un resto d'autoroute, on a rencontré un couple de Québec qui venait de passer le long week-end à Salem. Et vous? me demande le type. J'y raconte.

- Old Orchard en vélo ?

Il ne comprenait pas. Ne voyait pas. J'ai essayé de lui raconter...

Le premier jour nous avons traversé le Vermont de biais, par des routes insouciantes qui mènent vers aucun parking, vers aucun shopping center. Une balade dans les tons de vert, avec des explosions de rose et de blanc dans les villages, où les arbres ont monté leur floraison en mousses légères, comme si on avait débouché des bouteilles de champagne géantes pour fêter le printemps.

Le premier soir nous avons couché au carrefour de la poésie et de la géographie, dans la grosse maison de ferme d'une veuve que j'ai trouvée à l'étable en train de soigner les bêtes :
- Ah, les cyclistes. Je termine avec mes veaux et j'arrive...

Nous l'avons attendue, assis sur la galerie. Une chappe de silence nappait le cimetière voisin et les prairies qui s'enfuyaient vers le creux du vallon. Droit devant, les montagnes Blanches que nous aurions à traverser le lendemain.

Quand nous sommes descendus pour la payer, la veuve se berçait dans la cuisine, un chat roux sur les genoux. «Plus tard, nous renvoya-t-elle. Je n'ai pas de monnaie. De toute façon il ne veut pas que je me lève», ajouta-t-elle, en pointant le chat roux.

Le plus beau moment du voyage arriva tôt le lendemain. Sans donner un coup de pédale ou presque, on a déboulé vers la rivière, dans la ouate grise et le froid cru d'un petit matin mal débarbouillé. Le bonheur ou presque. Le bonheur à travers une vitre dépolie.

De l'autre côté de la rivière nous sommes entrés au New Hampshire. La route qui attaque les montagnes Blanches par le sud, porte le joli nom indien de Kancamagus, qui veut dire «ouh là là mon vieux». Non ce n'est pas vrai. Je ne sais pas ce que ça veut dire. Anyway. Ouh là là que c'est beau, quand même. La route et le torrent remontent la même gorge, longtemps ensemble, avant de se séparer. Tandis que le torrent s'empierre jusqu'à sa source, la route s'élève en lacets sourcilleux qui se prêtent bien à ces jeux d'hommes, vous savez ces jeux qui consistent à savoir qui arrivera le premier, qui pissera le plus loin, qui s'arrachera le coeur, qui déchirera son pantalon, qui s'égratignera les coudes, qui gagnera le tour de France. QUI. Mes compagnons se sont défoncés comme des chiens tandis que, plein d'âge et de raison, j'allais sagement, admirant le paysage.

Nous avons atteint la mer le troisième jour, vers midi. Puis ma fiancée est arrivée en auto. Nous sommes allés faire un tour sur la plage. On y gelait. Il y ventait. D'ailleurs je n'aime pas la mer. Je trouve que c'est beaucoup d'eau pour rien.

- On décrisse-tu à Boston ?

On est allé manger une tirami sù au Café Paradiso.

La tirami sù est un dessert facile à faire et encore plus facile à saloper. Suffit d'utiliser des biscuits à la cuillère industriels, ou de la crème plus ou moins fraîche, ou de faire tremper les biscuits dans du café américain (au lieu de l'espresso) et c'est raté. Je pourrais vous nommer une demi-douzaine de soi-disant bons restaurants italiens à Montréal où la tirami sù est une honte.

Au café Paradiso, à Boston, elle est parfaite.

L'intérêt d'y aller en vélo ?

Écoutez si vous ne voyez pas l'intérêt qu'il peut y avoir à pédaler tout doucement vers une tirami sù , peut-être n'êtes-vous pas dans la bonne chronique. Ou tout simplement pas dans le bon journal.

Avez-vous déjà essayé le Financial Post ?

Le glouton assouvi

Si je dis : la peine (comme dans «se donner de la peine») est promesse de félicités, de quoi je parle ?

Encore de vélo bien sûr.

Mais ce pourrait être aussi bien de n'importe quelle autre activité qui demande un effort. De la lecture à l'escalade, en passant par le tricot.

Maintenant si je demande : le contraire de la peine, qu'est-ce que c'est ?

Le contraire de la peine c'est la consommation.

Rien de moins forçant que de consommer. Tout, tout de suite. C'est le trip du bébé. Il tète à un bout, chie à l'autre et recommence. Sauf que l'obligation de consommer (il y va de la survie de l'économie) condamne maintenant le bébé à téter toute sa vie.

Quand les Américains ont découvert qu'ils étaient en train de devenir un peuple d'obèses, ils se sont mis à marcher, à jogger, à pédaler comme des fous. Résultat : zéro. Sont toujours plus gros. Ils pensent que c'est parce qu'ils mangent trop. Je crois pas. Ils sont gros d'attentes. Ils sont de plus en plus gros parce qu'ils ont l'obligation de consommer de plus en plus. Mutation génétique du contenant dans un société d'abondance. Quand ils se sont mis à marcher, à jogger, à pédaler comme des fous, ils sont mis, en même temps, à consommer comme des fous, des vélos, des culottes, des runnings, des maillots, des moniteurs cardiaques, des programmes d'entraînement, des vitamines...

Je lisais mes revues de vélo dans l'auto, en revenant de Boston, et ça m'a frappé tout d'un coup : cout'donc, ils me traitent exactement comme un bébé. Ils me disent comment m'habiller : When it's cold out, put on more clothes. Oh yeah? Ils me disent quoi manger. S'ils me disaient pas, va savoir, peut-être que je mangerais du ragoût de pattes avant de partir en randonnée... Et dans un long papier sur «l'entraînement optimal», toute une page sur la nécessité de se reposer. Me semble que c'est quelque chose que je fais spontanément : quand je suis fatigué, je me repose.

Je recommence. Si je dis : la peine est promesse de félicités, de quoi je parle? Je parle de routes insouciantes qui mènent vers aucun shopping center. Je parle de paysages qui se méritent.

Je parle d'un bébé qui arrête de téter.


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Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
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