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et le v�lo

22 juillet 1995

Un type bien


peinture par Jeremy Mallard

Attendez que je me souvienne, je m'y perds un peu dans toutes ces villes que nous traversons, c'�tait � St-Girons, dans la cour de l'h�tel Eychenne, Miguel Indurain venait de donner une de ces rares conf�rences de presse, il se levait pour partir, je lui ai tendu mon carnet et mon crayon pour un autographe. Plusieurs confr�res ont lev� les jeux au ciel : quel t�teux ! Je me suis senti oblig� de bredouiller. � C'est pour un petit gar�on au Canada �...

- Comment s'appelle-t-il ? m'a demand� Miguel en espagnol.

- Je ne me souviens plus...

Je me sentais ridicule. Martin ? Le fils de cet ami dont je vous parlais l'autre jour, qui a fait l'�tape de l'Alpe d'Huez. David ? Je ne me souvenais plus. Ma confusion a tir� un p�le sourire � Miguel. Il a sign�, m'a rendu mon carnet et mon crayon, d�j� happ� par la t�l� espagnole. J'ai not� ses �paules vo�t�es, quelques cheveux gris dans son cou.

Il venait de r�pondre � nos questions pendant une heure avec toute la gentillesse du monde, mais on n'en savait pas plus sur lui que la veille ou qu'il y a cinq ans, avant qu'il gagne son premier tour.

Une monotonie de ton. Une eau calme, j'allais dire plate. Miguel, c'est une rue de province, un mardi soir. Un sillon tout droit dans un champ. Un personnage de Simenon, d�pouill� de tout exotisme, de toute affectation, et pourtant d' une extraordinaire humanit�.

� Me d�finir en un mot? r�fl�chit Miguel. �quilibre, je crois. Oui, �quilibre me va assez bien �.

On dit Miguel secret, il n'y a pas plus transparent. On le dit humble, il n'y a pas plus tranquillement, plus sereinement s�r de sa force. Il n'est pas timide non plus. S'il rentre la t�te dans les �paules, c'est seulement qu'il trouve nos questions assourdissantes.

Pour cet homme de patience qui sait le poids des choses, le brouhaha m�diatique est un supplice. Ce n'est pas ainsi que les hommes se parlent chez lui. D'abord, ils ne sont jamais 250 � crier tous � la fois. Ils sont deux ou trois dans une cuisine. Sur la table, un pichet de vin, du pain et des olives. Ils parlent lentement. On croit qu'ils ne disent rien : ils disent tout, leurs mots simples et graves les ancrent aux pays, aux gens, au temps. Ainsi Miguel avec nous: � Je fais tout ce qu'il faut pour gagner, comme je faisais tout ce qu'il fallait � la ferme pour que la r�colte soit bonne. Mais cela d�pend aussi du temps, du soleil, de la pluie. Et je n'ai pas de prise l�-dessus. C'est pour cela que je ne fais jamais de pr�dictions. Et que je ne perds jamais mon calme. L'agressivit� ne me rendrait pas meilleur coureur".

Une conf�rence de presse de Miguel Indurain ressemble au fracas des vagues sur un rocher. La vague cascade, �clabousse, se retire, revient poser mille fois la m�me question : Miguel, Miguel, pourquoi es-tu un rocher ?

Mais est-ce que les rochers savent pourquoi ils sont rochers ?

Il n'y a pas de mythe Indurain. Ce n'est pas vrai qu'il ne perd jamais son calme. Au Giro d'Italie un animateur de radio l'a test� en d�gonflant ses pneus juste avant le d�part. Miguel a bris� son �metteur en mena�ant : � La prochaine fois, c'est toi �.

Ce n'est pas vrai que ses co�quipiers le v�n�rent comme un dieu :
- Je suis toujours catholique, disait en riant, son co�quipier G�rard Ru�. On l'aime bien, mais on n'est pas � ses genoux. De toute fa�on, on le voit jamais, il dort tout le temps ! Sans blague, c'est un gar�on tout simple, pas compliqu� du tout.

Le secret de Miguel Indurain est de ne pas avoir de secret. Rominger sort d'un laboratoire. Zulle, Jalabert, des mains d'un sculpteur de champion (Manolo Saiz), Berzin sort de l'usine russe. Miguel Indurain ne sort de nulle part. Au contraire. Il rentre en lui-m�me. Il �coute son c�ur, ses poumons, ses jambes. Il est un des rares coureurs � ne pas porter de moniteur cardiaque : "Moi, ce sont mes cusisses qui me parlent, quand elles br�lent, je sais qu'il ne faudrait pas que Rominger attaque ! Heureusement, lui ne le sait pas."

Il ne croit pas non plus aux psys sportifs : � Je me m�fie des recettes. Trop de coureurs se b�tissent une confiance artificielle. Ils pensent qu'ils vont devenir bons en se r�p�tant qu'ils le sont. Moi, j'ai besoin de savoir exactement o� j'en suis. La confiance est une force extraordinaire quand elle est � lucide �. Quand elle est auto-sugg�r�e comme chez beaucoup de coureurs, elle m�ne souvent au d�sastre �.

Le secret de Miguel, tout le monde le conna�t: il se pr�pare mieux que les autres, ils souffre plus que les autres. Et ce que l'on oublie souvent, il court mieux que les autres.

- Sa patience en course est extraordinaire, s'�tonne encore Echavarri, son directeur sportif. Jamais il ne pose le mauvais geste. Par exemple tous les coureurs aiment se montrer, quand ils se sentent bien. Miguel jamais. Quand il attaque c'est parce que c'est le moment. On dit qu'il respecte trop ses adversaires. Miguel respecte la course. Il la sent. Le regarder rouler c'est comme aller � l'�cole...

- Oui, mais le panache ? Ah le panache ! Ce n'est pas assez de gagner cinq Tours de France cons�cutifs, exploit unique que n'ont r�ussi ni Merckx, ni Hinault. Ce n'est pas assez d'avoir totalement domin� son sujet. On lui reproche la d�mission de ses adversaires. Rominger et Berzin, sans voir qu'ils �taient forts avant qu'ils les mouchent � Li�ge. Ce n'est pas assez d'avoir tenu en laisse les trois Once. Zulle, Jalabert, Mauri...

Pas assez. Ils sont nombreux encore cette ann�e � lui reprocher de ne pas avoir foutu le feu au Tour. Ils eussent aim� une arriv�e solitaire. Une mise � mort spectaculaire. Miguel leur a r�pondu par ce mot �tonnant pour un Espagnol : � Je m'aime pas les corridas �.

Le Tour, cette grande foire, lui pr�f�rerait un bateleur, un bouffon.

C'est bien la force int�rieure. C'est bien l'humilit�. C'est bien d'�tre un type bien. Mais est-ce que �a se voit � la t�l�vision ?

Le moteur

Rappelons d'abord que Indurain est exceptionnellement grand et lourd pour un coureur cycliste. 1,88 m ( 6 pieds 3 pouces) pour 79 kg. ( 167 livres).

Les 28 pulsations cardiaques minute, claironn�es partout, c'est une blague. Comme � peu pr�s tous les coureurs (et les athl�tes en super forme). Indurain est � 36 pulsations r�guli�res. En plein effort � 160. Au maximum � 195. D�j� beaucoup moins banal : il redescend de 150 � 35 pulsations en 30 secondes.

Mais l� o� Indurain se distingue, semble-t-il, de ses contemporains c'est dans la consommation maximale d'oxyg�ne : 90 millilitres (par kg) � la minute. Un athl�te moyen br�lerait entre 50 et 60 mml.

Au test d'endurance � l'effort, lndurain d�veloppe 580 watts, ce qui le situe nettement au-dessus du lot ( Zulle 550, Jalabert 535 ). Et nettement au-dessus de St�phane Richer, 22 watts et demi. S'cusez.


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Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
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