![]() et le v�lo |
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20 avril 1995
Ce que j'aime des motels cheapos ? Le prix : 32,40 $ avec la taxe. La couleur : une enfilade de portes saumon sous un auvent vert. Une chaise en plastique blanc � c�t� de chaque porte. J'aime le bruit aussi : quand le moteur du petit frigo et l'air climatis� d�collent ensemble au milieu de la nuit et qu'on se r�veille en se demandant comment diable 23 tracteurs ont pu entrer en m�me temps dans la chambre. Mais j'aime par-dessus tout m'asseoir, le soir, sur la chaise de plastique blanc, regarder passer le trafic en vidant un pot de Ben and Jerry's moka-fudge. Une chatte fam�lique se frotte � mes jambes. Un pick-up vient se ranger face � la porte voisine, un couple en descend. �Hi!� me lance le gars. La fille regarde ailleurs.
Ce que j'aime des motels cheapos ? C'est ce que j'aime des trous : on y devient troglodyte, on y voit passer la vie sans �motions comme si on �tait mort. C'est une des formes du grandiose d'�tre mort et de n�anmoins s'empiffrer de cr�me glac�e au moka-fudge.
Je ne me serais pas arr�t� au Rainbow Motel si le pr�c�dent sur la route n'avait proclam� : �American Owner�. Le Rainbow est tenu par une famille d'Indiens ricaneux (Indiens des Indes) que ma tenue de cycliste amusait beaucoup, surtout le p�re et ses deux filles. J'ai fait semblant de me vexer :
- Vous riez de moi ?
- Pas du tout, ont-ils protest� en partant � rire comme des fous.
Ils sont arriv�s de Bombay il y a 7 ans. Ils trouvent que l'Am�rique est un beau pays, trop beau pour les Am�ricains en fait, qui ne le m�ritent pas, surtout les Noirs et les Cubains qui le m�ritent encore moins. Ils ont bien tent� de corriger la situation en faisant venir leurs cousins de Bombay qui ont achet� le d�panneur en face, mais ils se sentent encore envahis.
- Comment c'est le Canada ?
Je ne leur ai pas dit que c'est plein de Qu�b�cois qui ne le m�ritent pas mais que, heureusement, quelques Pakistanais, quelques Tamouls, quelques Sikhs, quelques Italiens et quelques Grecs font venir leurs cousins pour corriger la situation.
Je suis rest� une semaine au Rainbow. T�t le matin, j'allais rouler une centaine de kilom�tres par les routes ombrag�es d'une Floride bucolique qu'on ne soup�onne pas du bord de la mer. Disons � une heure de Tampa, au nord-est, les comt�s de Pasco, Hernando, Citrus, les villes de Dade, Inverness, Brooksville, la vraie Floride pour le v�lo. Une Floride de prairies o� paissent d'immenses troupeaux. Une Floride quadrill�e des pimpantes cl�tures blanches de ses haras de chevaux. En d�valant des collines de pins, je faisais s'enfuir des chevreuils dans des chemins de traverse. Un habitant en chemise carott�e qui r�parait sa cl�ture m'envoyait la main. De temps en temps, tout de m�me, surgissait un palmier �bouriff� qui me disait que non, je n'�tais pas au Vermont. Je m'y croyais bien pourtant.
C'est aussi la Floride des vergers, des orangeraies, � perte de vue comme on dit.
Il y avait sur mon parcours, � l'entr�e de Dade City, une usine de jus d'orange, plus grande qu'une raffinerie de Montr�al-Est, et aussi r�barbative, sauf que les fum�es que crachaient ses hautes chemin�es parfumaient l'air au Cointreau.
Je suis entr� dans la cour de l'usine o� une vingtaine de camions-remorques pleins d'oranges, et autant de camions de pamplemousses, attendaient d'�tre d�charg�s. Vous me trouverez badaud, mais je n'avais encore jamais imagin� �un camion� d'oranges. Sans doute � cause des trois petites mandarines de mes No�l de pauvre, je n'avais jamais pens� qu'on pouvait remplir un camion avec des oranges. Avec des poutrelles d'acier, avec des billots de bois. Pas avec des oranges.
- Ne restez pas l�, m'a dit le gardien.
- Je peux prendre une orange ?
- Il y a une �picerie juste � c�t�, m'a-t-il s�chement �conduit.
Vous ne me croirez pas, � l'�picerie Winn and Dixie voisine, les oranges venaient de Californie.
Rentr� vers midi, douch�, habill� de frais, chemise et veston comme un monsieur, je me pr�sentais � la porte du Lunch on Limoges o� j'avais retenu ma table. Le deuxi�me jour l'h�tesse pronon�ait mon nom sans faute, le troisi�me elle s'informait de ma sant�, le cinqui�me elle savait tout de ma vie, je lui avais racont� que j'�tais d'origine �gyptienne, prof de math�matiques en Iowa, et que je soignais une d�pression due � la mort de mon �pouse, ce qui m'a valu d'�tre servi comme un roi (un roi veuf et malade).
Le Lunch on Limoges , � Dade City, est un des meilleurs restaurants de Floride. C'est dans les livres. Il y a longtemps que je me promettais d'y aller. Un dr�le de truc, moiti� restaurant, moiti� magasin de linge chic. Cuisine am�ricaine du sud, cuisine familiale, soupes et poissons frais grill�s. Ouvert seulement le midi, seulement la semaine. Pas tr�s cher. Client�le de vieilles dames aux cheveux bleus, on a un peu l'impression de manger dans une basse-cour, on a un peu envie de crier �vos gueules les poules�, mais bon... c'est tellement bon qu'on s'�touffe. Une cuisine extraordinairement savoureuse. Mais j'en mets s�rement un peu, 100 kilom�tres de v�lo creuse la faim, je n'en dirais pas autant de 300 en auto, fait que ne partez pas de Fort Lauderdale pour aller au Lunch on Limoges . D'ailleurs ce n'est pas du Limoges. Sauf l'assiette � beurre. Que j'ai piqu�e, bien s�r.
Retour au Rainbow.
Ce que j'aime des motels cheapos ? Le prix. La couleur. Les odeurs. L'engeulade dans la chambre d'� c�t�. I told you ! I told you ! crie le gars. Des portes claquent. Peu de temps apr�s, un taxi vient chercher la fille.
Ce que j'aime c'est la t�l� en pleine nuit. Un type est en train de parler de la s�paration de Lyle Lovett et de Julia Roberts, commentaires du type : �Too bad les boys, votre r�ve est fini, les belles filles et les gars laids, �a marche jamais�...
J'ai des petites nouvelles pour toi ducon.
Ce que j'ha�s des motels cheapos ? C'est ce que j'ha�s des trous : soudain � deux heures du matin on a peur d'y mourir, tout seul, comme un rat. Vite le t�l�phone. Allo Saint-Armand.
- S'cuse-moi de te r�veiller b�b�. Tu m'aimes-tu ?
- O� es-tu ?
- Dans un trou....
Ce que j'aime et ce que j'ha�s des motels de cheapos ? Ce que j'aime et ce que j'ha�s de l'Am�rique, de la vie, de moi...
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