![]() et le v�lo |
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19 octobre 1995
Mes amis cyclistes ne me croient pas. Marinoni ? Voter OUI ? Comment est-ce possible ? Un homme d'affaires, italien de surcro�t... Peut-�tre n'est-ce pas un vrai Italien ?
Oh si.
J'arrive � son usine de Lachenaie, l'autre apr�s-midi. Giuseppe travaillait � son �tabli, courbait des fourches de v�lo, sciait, zigonait. On parle un peu v�lo, un peu champignons et il me dit :
- Justement, parlant de champignons, viens voir...
On sort. On est dans le parc industriel de Lachenaie, pr�s d'une bretelle de l'autoroute 15, dans le d�cor le moins bucolique du monde. Il s'agenouille sur un bout de gazon jauni :
- Regarde...Il gratte autour d'un petit renflement de terre, d�gage un champignon blanc, puis deux ou trois autres un peu plus loin (1). On retourne dans l'usine. Il lave les trois champignons. Les coupe en lamelles, un peu de sel, un filet d'huile d'olive :
- Tiens, go�te...
Oubliez pas, on est dans une usine, de l'acier et des chromes partout, quelqu'un est en train de souder dans un coin, mais dans ma bouche, une d�licate saveur de noisette qu'exalte l'huile d'olive.
Un vrai Italien, demandiez-vous ? N'en doutez pas.
Giuseppe Marinoni �tait venu courir le Tour du Saint-Laurent en 65. Il est rest�. Il a outrageusement domin� le cyclisme qu�b�cois jusqu'au d�but des ann�e 70. Puis il a commenc� � fabriquer des v�los. Le voil� prosp�re, une dizaine d'employ�s, pour une production annuelle de 1200 bicyclettes haut de gamme (c'est �norme). Il est consid�r� comme un des meilleurs artisans du continent, un des plus intraitables aussi. Il a sorti quelques clients et fournisseurs sur la t�te. Une �nature�, comme on dit. 58 ans, 8000 kilom�tres dans les jambes cette ann�e, court encore Qu�bec-Montr�al avec �les vrais�. Et vote OUI au r�f�rendum. Des deux exploits, le second est le plus �tonnant. Pensez-y : un Italien, un homme d'affaires, un sportif. Deux bonnes raisons de voter NON et une de s'en crisser.
- Quand j'ai arr�t� de courir en 74, se souvient-il, je suis devenu entra�neur de l'�quipe du Qu�bec. J'avais des rencontres avec les entra�neurs des autres provinces. C'est l� que j'ai tout compris. Ils �taient toujours huit contre moi. Pas trois pour et cinq contre. Huit contre. Toujours. � la fin, je me battais � coups de poing pour d�fendre mes coureurs, c'�tait tellement stupide et injuste...
Marinoni vote OUI-il-y-a-deux-pays-et-�a-ne-marchera-jamais-ensemble.
- Mais la s�paration va �tre dure, pr�vient-il. Juste un exemple. J'ai un ami italien qui a des locataires pure laine. En payant son loyer, un locataire a dit � mon ami : �Tiens, c'est la derni�re fois. Apr�s le 30 octobre, les Qu�b�cois ne paieront plus leur loyer � des Italiens...� Mon ami m'appelle et il m'engueule : �Pis toi, Marinoni, tu vas encourager ces mange-marde-l� qui veulent aller porter leur loyer � Parizeau apr�s le 30 octobre�... Des histoires comme �a, il va y en avoir beaucoup si le OUI passe...
- Et les v�los ? T'en vendras plus ou moins avec un OUI ?
- Ici, �a ne changera rien. Mais je fais pas mal d'affaires aussi en Colombie-Britannique et je pourrais en faire moins avec un OUI...
- Finalement, tu votes OUI pour sauver la langue fran�aise !
Il est parti � rire. Ni Qu�b�cois ni Canadien, m�me pas Italien. Bergamasque avant tout. Une race trapue de montagnards du nord de l'Italie, la meglio genia che Cristo stampi, la plus solide engeance que le Christ a fabriqu�e. La plus t�tue surtout. Quand ils ont une id�e dans la t�te, ils ne l'ont pas dans le cul. S'cusez. Je voulais dire, quand ces montagnards-l� se font une id�e, ils s'y campent aussi solidement que sur le roc de leur montagne.
(1) Apr�s v�rification dans le guide Pomerleau, il s'agissait de psalliotes des jach�res, quatre fourchettes bien m�rit�es, mon vieux.
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