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et le vélo

12 juin 1995

Le courrier hygiénique

Je disais donc que je ne porte pas de casque de vélo et que je n'attache pas ma ceinture en auto, «parce que, si je me plante, c'est mon cul». Disant cela, je m'attendais à recevoir 12 000 lettres qui m'objecteraient que : « Espèce d'abruti, quand ton cul sera en chaise roulante, qui va payer ? Moi. Nous. Avec nos taxes. Toute la société va payer pour ton cul ».

J'ai bien reçu les 12 000 objections prévues. Disons dix. C'est énorme. Et normal à la fois. C'est un vieux sujet toujours pointu, un vieux combat toujours recommencé : liberté individuelle contre bien public. Où est la frontière ?

Je peux vous dire où passe la mienne.

Par exemple, l'alcool ou la dope au volant, rien à faire, c'est non. Je suis d'accord avec le slogan, c'est criminel.

Alors que le casque ou la ceinture, c'est pas de vos affaires.

L'alcool est une cause directe d'accidents. Quand vous conduisez saoûl (ou gelé, ou trop vite, ou comme un débile), vous pouvez tuer, blesser des gens qui ne vous ont rien demandé. Alors que le fait de boucler ou non sa ceinture n'augmente, ni ne diminue en rien, les risques d'accident. Si vous en avez un, c'est votre cul qui se retrouvera en chaise roulante, celui de personne d'autre.

Cela dit, c'est vrai que c'est la société qui paiera.

Qu'elle paie !

Elle a le choix, la société. Elle assume le risque qu'il y a à vivre, elle accepte l'accident, en faisant tout pour le prévenir, mais ultimement, elle l'accepte. Ou elle le combat, elle se donne pour mission de l'éliminer, et s'engage alors, inévitablement, dans un processus de moralisation. Et bientôt ce n'est plus mon cul qu'on traînera en chaise roulante, c'est votre liberté.

Quel est l'accident le plus commun dans nos régions ?

Certainement pas l'accident de vélo, ni même d'auto. C'est l'accident cardiaque, le plus commun des accidents, c'est l'ACV, accident cardio-vasculaire. Ça coûte très très cher à la société, un ACV. La mauvaise alimentation (comme la très bonne d'ailleurs) multipliant les risques d'accident cardiaque, doit-on interdire le rôti de porc? Rendre obligatoires le tofu et le gruau ?

Ne riez pas, on s'en va tout doucement, mais sûrement, vers cet intégrisme hygiénique. Le jour n'est pas loin où les producteurs de porc seront au ban de la société comme les producteurs de tabac.

Il n'y a qu'à voir comment la lutte contre le tabagisme a capoté dans la croisade, pour réaliser combien la religion de la sécurité (et son commerce) devient vite religion de l'hygiène. Physique d'abord, et très vite hygiène mentale. La frontière de l'hygiène ne passe pas quelque part entre la liberté individuelle et le bien public, elle passe entre un espace propre et un espace sale.

Ainsi l'odieux «groupe à risques» des campagnes de prévention contre le sida ne prévient rien du tout. Il définit seulement un espace sans hygiène, galeux et récalcitrant. C'est exactement dans ce genre d'espace que je me suis senti confiné, quand, un matin à la radio, un publicitaire a traité d'irréductibles ceux qui ne bouclaient pas leur ceinture en auto, ou ne portaient pas de casque en vélo. Un espace tellement moral, d'ailleurs, que le publicitaire a cru bon d'ajouter que les mêmes irréductibles qui ne bouclaient pas leur ceinture, la débouclaient pour frapper leur femme.

Le publicitaire en question est évidemment dans les 12 000 qui m'ont écrit. Il me rappelle, en terminant sa lettre, que je n'ai pas le droit de me servir de ma tribune pour bourrer le crâne des lecteurs...

Qu'il me permette de trouver pour le moins paradoxal que cet appel à responsabiliser mes lecteurs, vienne d'une tribune (la publicité) qui bourre le crâne des populations pour mieux leur fourguer 12 millions de sortes de cigarettes, de poudres à savon, de dentifrices, de poudres à récurer, de merdes à boire, à manger, à conduire et à penser. Sans parler de Jojo Savard. Au fait pourquoi ne rend-on pas obligatoire le port du casque pour les morrons qui s'exposent aux débilités de Jojo Savard? Leur tête est bien plus exposée que celle des cyclistes...

Quant à la définition que mon ami le publicitaire donne de la publicité sociétale (cigarette, condom, ceinture, violence contre les femmes, alcool au volant, vitesse, etc.) - dont LA MISSION (quel aveu) est de modifier les comportements -, si elle m'éclaire sur quelque chose, c'est bien sur l'avènement d'une société de plus en plus moraliste.

Comptez sur moi, jeune homme, pour opposer à votre intégrisme hygiénique toute ma subversion délinquante.

Continuez, merci.


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Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
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