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et le vélo

2 juillet 1994

Les singes ne font pas de vélo

Ce n'est pas parce qu'il se drogue que je n'aime pas Maradona.

Miguel Indurain se drogue probablement aussi.

Je n'aime pas Maradona parce que c'est Julio Iglesias. Un singe qui singe Dieu. Qui éjacule en se regardant jouer. Ahhhhhh.

J'aime Miguel Indurain parce que c'est un homme, un paysan. Miguel Indurain ne gagnera pas le Tour de France cette année. Je l'aime encore plus. Je voudrais être là-bas, oui. J'aime mieux voir un homme perdre que voir un singe gagner.

J'aime mieux voir un homme défier la folie qu'un fou en faire un show. De façon générale d'ailleurs, j'aime mieux la folie que les fous.

Parler du Tour de France c'est faire l'éloge de la folie et de l'orgueil. C'est faire l'éloge de l'homme. Ce n'est pas parce qu'il a gagné trois Tours de France que j'aime Indurain. C'est parce qu'il est allé dans l'oeil de la tourmente, dans l'oeil de la folie, et qu'il n'en est pas revenu fou. Il est allé au-delà de cette limite où la force, le talent, le courage même ne servent plus à rien. Seul l'orgueil fait encore aller plus loin.

J'aime Miguel Indurain parce que la victoire acquise, il chiffonne son orgueil (un orgueil plus gros que les montagnes qu'il vient de vaincre), il chiffonne son orgueil, comme il le ferait d'un mouchoir, pour se faire une pochette qui dépasse à peine de la petite poche de son veston.

Chaque fois que j'ai vu courir Miguel Indurain j'avais peur qu'il gagne. Et s'il allait être un moins bon gagnant cette fois ? Et si la victoire allait finir par le rendre con comme tant d'autres ? Mais non. A chaque fois il réussissait le prodigieux exploit de cacher un orgueuil grand comme une montagne, derrière un fin sourire de rien. Un sourire de paysan quand la pluie tombe enfin.

Chaque fois que j'ai vu courir Miguel lndurain j'avais peur qu'il perde. Avec un minimum d'intelligence (dont sont dépourvus, hélas, huit champions sur dix) il est aisé d'être gentil dans la victoire. Mais dans la défaite ? Trouvera-t-on derrière le fin sourire, une montagne de lamentations ?

C'est sûr, Miguel lndurain ne gagnera pas le Tour de France.

Je voudrais être là pour le voir perdre sans se lamenter, sans chercher d'excuses. Je voudrais être là pour trouver derrière le fin sourire, un autre sourire.

Je voudrais être là pour voir enfin un homme revenir indemne de la gloire.

O

Miguel Indurain ne gagnera pas son quatrième Tour de France de suite et c'est drôle à dire, il l'a perdu en gagnant celui de l'an dernier, quand le Suisse Tony Rominger, l'a planté, pour l'honneur dans le dernier contre-la-montre. Pour l'honneur et pour que le doute germe tout l'hiver dans la tête de l'Espagnol.

Miguel Indurain a aussi perdu le Tour de France dans sa préparation hivernale, retardée par une blessure « diplomatique » (je soupçonne Indurain d'avoir fait la grasse matinée en début de saison)...

Enfin, Miguel Indurain vient à nouveau de perdre le Tour de France au Tour d'Italie, qu'il a terminé 3ème après s'est fait battre dans les trois contre-la-montre, sa grande spécialité.

Ce sera, cette année, le tour du Suisse alémanique Tony Rominger.

Pas du début à la fin, non. Aujourd'hui par exemple, à Lille, l'Anglais Chris Boardman devrait triompher dans le prologue. Mais l'ex-recordman de l'heure devra malheureusement rendre son maillot jaune avant de pouvoir le montrer à ses compatriotes, à l'autre bout de l'Eurotunnel qu'empruntera le Tour pour une courte virée de deux jours en Angleterre.

Revenu en France en avion, le Tour piquera plein sud vers les Pyrénées par la Normandie, la Bretagne et la Vendée où vous verrez débouler des pelotons groupés que feront exploser, dans les derniers kilomètres, les princes du sprint, Abdou, Museeuw, Baldato, Jatabert (Cippolini est blessé)...

Le tour commencera véritablement dans dix jours à Périgueux, où sera donné le départ du premier contre-la-montre individuel. De là jusqu'à Paris, attendez-vous à la chevauchée solitaire du Suisse Tony Rominger.

Venu tard au cyclisme (21 ans) Rominger est un « cas ». Longtemps handicapé par son asthme, sa consécration tardive (33 ans), n'est pas dû au hasard. Rien chez Rominger n'est dû au hasard. Rappelez-vous, c'est un Suisse et le hasard est interdit en Suisse. Ancien comptable en plus, Rominger, est le champion de la préparation méthodique. S'il a annoncé qu'il allait gagner le Tour de France, c'est après avoir tout calculé, tout soupesé, tout considéré. Ce n'est certainement pas vantardise. Vous ne trouverez pas coureur plus modeste que Tony Rominger. Ni plus discret. Sauf peut-être Miguel Indurain.

- M. Rominger, quel est votre plus grand rêve ? lui demandait un journaliste suisse, l'an dernier, au départ d'une étape...

- Ce serait de gagner le Tour de France sans faire la « une » de l'Equipe, sans signer d'autographes, sans donner d'entrevues, sans être reconnu quand je vais me promener avec ma femme...

Victime de toutes les malchances l'an dernier, alors qu'il était déjà le meilleur coureur du peloton, Tony Rominger a montré qu'il savait perdre avec la même humilité qu'il rêve de gagner. Jamais l'a-t-on entendu se plaindre du mauvais sort. Il a traité ses malheurs avec le même humour détaché qu'Indurain. Le même fin sourire.

Bref, de l'Hidalgo à l'Helvètes, mes confrères qui couvriront le Tour ne gagneront pas un Maradona.

Je trouve qu'ils ont bien de la chance que les singes ne fassent pas de vélo.

O

A part ça, demandez-vous ?

Vous voulez dire à part le duel Rominger-Indurain qui n'en sera pas vraiment un, comme je viens de vous le dire ?

A part la victoire de Boardman dans le prologue aujourd'hui, à part les sprinters dans la première semaine, à part de Las Cuevas pour sauver l'honneur du cyclisme français naufragé, de l'italien Marco Pantani pour s'illustrer dans la montagne, et de Greg Lemond pour faire, une fois de plus, un fou pathétique de lui-même, à part le bout du nez de Lance Armstrong une fois ou deux, à part ça je ne vois pas ce qui peut arriver dans ce 81e Tour de France.

Sauf la vie bien sûr. Contrairement au soccer, captif d'un terrain et d'une logique chronométrée, le vélo est un sport où la vie peut arriver.

Un village, des fleurs sur un pont, des moutons dans la montagne. Une crevaison. Une chute.

La vie je vous dis.


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Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
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