![]() et le vélo |
|---|
1 août 1994
Je ne mets pas de casque pour faire du vélo. Je n'en ai jamais mis et je n'en mettrai jamais.
Vous en mettez un? Très bien. Et je le pense vraiment: très bien. Cela vous rassure. Vous êtes confortable avec. Parfait. Ce n'est pas moi qui vous dirai de l'enlever.
On n'en parle plus, OK?
Je vous ai déjà expliqué. J'adore parler vélo. Voyage-vélo. Course-vélo. Mécanique-vélo. Mais je déteste parler pistes cyclables, casque, réflecteur, règlements, sécurité, ça m'ennuie. Je trouve que ce sont des débats moumounes puisant dans la statistique des conclusions politiquement correctes.
Je vous ai déjà raconté: j'ai une cousine, dans les vieux pays, 72 ans, qui fait, encore aujourd'hui, ses courses à vélo. Tous les jours, elle traverse la petite ville qu'elle habite, dans le trafic, sur son p'tit bicyk. Le pain, le journal, la banque, la poste, puis elle revient. Tous le jours. Pas de casque. Pas de réflecteur.
Et si elle se fait tuer? Eh bien! on l'enterrera, mon vieux. Ce sera un accident de la circulation. Ce qui est certain, c'est qu'on ne la mettra pas dans la colonne «Fractures du crâne à bicyclette». Dans les pays qui ont une culture vélo, il n'y a pas ce genre de débilité. Il y a des vélos sur la route, il y a des accidents de vélo. C'est tout. On n'en fait pas un débat public.
Soit dit en passant, il y a beaucoup moins d'accidents dans ces pays-là. Les fonctionnaires de la Société de l'assurance-automobile du Québec auraient avantage à aller faire un petit voyage de vélo en Hollande, en Italie ou en France. L'évidence leur sauterait dans la face. Les autos PARTAGENT la route avec les cyclistes. Elles ne les crissent pas dans le fossé. Ne klaxonnent pas pour rien. Elles ATTENDENT pour dépasser.
Il y a autant de mongols, d'ivrognes et de speedés au volant là-bas que chez nous. La différence c'est que là-bas, même pour les mongols, le vélo est un véhicule comme un autre. Alors qu'ici c'est encore une curiosité. Quelque chose comme une planche à voile à pédales. D'où l'étonnement légèrement agacé des automobilistes les plus courtois, qui renvoient chaque fois le cycliste dans la gravelle de la marge: «Qu'est-ce qu'il fait là, lui?»
C'est cette non-acceptation du vélo comme véhicule «comme-un-autre» qui est, dans ce pays, la cause première des accidents impliquant des vélos.
Si la SAAQ tenait tant que cela à sauver des vies de cyclistes, elle ne ferait pas campagne pour le port du casque, du corset, de l'armure, que sais-je, elle ne singulariserait pas le cycliste plus qu'il ne l'est déjà. Elle ferait campagne sur le partage de la route. Sans se laisser distraire, cette fois, par le faux problème des cyclistes qui n'observent pas le code de la route. Il y aura toujours des cyclistes et des automobilistes débiles. Cela relève de la police.
Toute la question vélo tient dans le léger agacement qui titille sept automobilistes sur dix en voyant un cyliste devant eux: «Qu'est-ce qu'il fait là, lui?»
Autrement dit, le problème est dans la tête de l'automobiliste. Ce n'est pas en mettant un casque sur celle du cycliste qu'on va le régler.
Anyway.
L'État -par la SAAQ- au nom de la santé publique, lance donc sa campagne de sensibilisation en faveur du port du casque. Première étape d'une stratégie qui doit mener à l'adoption de la loi, qui rendra le casque obligatoire. Dans quelques années, nous menace-t-on.
Supposons un instant que vous, dans la vie, vous fabriquez des casques de vélo. Ça adonne bien! Youppi. Vous pensez aussitôt marketing et vous vous apprêtez à lancer une campagne de publicité dans le sillage de celle de la SAAQ... C'est alors qu'une fonctionnaire de la SAAQ vous appelle et vous propose le jackpot:
- Pour 100 000$, voulez-vous embarquer avec nous, M. Louis Garneau?
Bien sûr que vous voulez! Un fou! Pour 100 000$, le tiers du prix du privé, l'État vous offre une grande visibilité, les journaux, la télé, les autobus et surtout, surtout, c'est le point essentiel, vous donne une incroyable crédibilité en vous associant à un message sur la santé publique.
Bien sûr que Louis Garneau Inc. a accepté que les cyclistes, dans les messages de la SAAQ, portent des casques Louis Garneau. Quel homme d'affaires refuserait que son produit devienne soudain, avec le sceau de l'État, indispensable à la santé publique?
- J'ai de la misère à vous suivre, me disait la fonctionnaire responsable de la campagne à la SAAQ. Je ne vois pas ce qu'il y a de pas correct là-dedans. Pourquoi pas un casque Louis Garneau? C'est un industriel d'ici, qui donne du travail à des gens d'ici...
Pourquoi pas? Mais parce que ce n'est plus une campagne pour le port du casque, madame. C'est une campagne pour le port du casque Louis Garneau! Ce n'est pas le rôle de l'État de faire de la réclame.
Je veux bien que M. Garneau soit un industriel exemplaire. Et je vais vous dire plus, Louis Garneau fabrique certainement les meilleurs casques du monde, les mieux ventilés, les plus solides, je porterais assurément un casque Louis Garneau si je portais un casque, mais ce n'est pas à l'État de me le vendre, sacrament!
L'État ne peut pas faire commanditer ses politiques par l'entreprise privée. Il y a tout de même bien un boutte au «libéralisme». Question de transparence. Et de moralité publique. L'État ne peut pas s'accotiner avec un fabricant de casques de vélo au moment même où il s'apprête à rendre obligatoire le casque de vélo. C'est la porte ouverte à toutes les magouilles. À tous les trafics d'influence.
Demain c'est un fabricant de corsets qui va glisser une petite enveloppe au fonctionnaire de service et c'est parti mon kiki pour une autre campagne: «Es-tu tombé sur le dos? N'oublie pas ton corset Médico».
Demain le ministre de la Santé, à la suite d'études très scientifiques, décidera de faire campagne contre la viande parce que la viande donne le cancer et que le cancer coûte très très cher à la société (peut-être bien plus cher que les traumatismes crâniens subis par des cyclistes sans casque)... et on entendra ce genre de truc à la télé: «Mangez moins de viande et plus de fibres, c'est un message conjoint de votre ministre de la Santé et de Nutri-Grain qui donne du tsoin-tsoin à votre machin»...
Vous ne voyez pas ce qu'il y a de croche là-dedans ? Et venez nous parler de « responsibilité » !
Vous ne voyez, pas, vraiment ? Ce n'est pas un casque que ça vous prend, vous. C'est des lunettes !
page mise en archives par SVP

Consultez
notre ENCYCLOPÉDIE sportive