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et le v�lo

Sorel-Tracy 13 ao�t 1994

Merci Suzanne

Franchement, Suzanne, j'ai pass� une journ�e de cul hier.

La Suzanne dont je parle ici, Suzanne Lareau, est l'organisatrice du Grand Tour.

Une journ�e de cul disais-je. La plus longue �tape, 136 kilom�tres. La pire. Paysage: z�ro. Entre Victoriaville et Sorel, le Qu�bec bl�-d'Inde, le Qu�bec sovi�tique, des rangs rectilignes jusqu'� l'obsession, qui quadrillent l'�tendue indiff�rente de la plaine. Et pour dessert les trucks d�biles de la 132 et l'entr�e rock'n'roll dans Sorel.

Une journ�e nulle. De cul. Pourtant je suis content. Mes compagnons aussi. � peine une vingtaine, hier, sont mont�s dans les v�hicules-balai. Vingt sur mille, dans cette �tape marathon, c'est invraisemblable. Les deux tiers des participants ne sont pas vraiment en forme. La moiti� roulent sur des v�los moumounes. Mais ils vont au bout. Au bout de quoi? Eux seuls le savent. Au bout de leur petit d�sert personnel.

Au petit d�jeuner � Victo, j'ai demand� � H�l�ne et C�cile, deux Montr�alaises, pourquoi souffrir, pourquoi huit heures de v�lo dans des champs de bl� d'Inde m�me pas beaux?

- Pour sentir qu'on existe, m'ont-elles r�pondu.

L'an prochain, le Grand Tour se propose d'accueillir 2000 participants. Je gage qu'il fera le plein en trois semaines. Parce que, justement, de plus en plus de gens ont besoin de sentir qu'ils existent. De plus en plus de gens ont besoin de traverser le d�sert. Et de plus en plus de gens savent que le d�sert n'est pas au Tibet, que le d�sert est sur la 132, � l'entr�e de Sorel. Le d�sert commence au bout de leur quotidien, au-del� de leur routine.

Le Grand Tour vend accessoirement un voyage � v�lo. Il vend surtout du d�sert.

� l'�tape de Thetford, je d�nais seul dans une pizzeria, � la table voisine trois couples dans la quarantaine, engag�s dans le Grand Tour, parlaient librement de leur exp�rience...

- C'est toi qui nous a embarqu�s dans cette folie-l�!
- Pis, le regrettez-vous? demanda l'accus�e. Pr�f�reriez-vous �tre � Old Orchard comme l'an dernier?

Les autres admirent que non. Mais ils ne savaient pas pourquoi.

- Je me l�ve � 6h30, j'arrive vers cinq heures de l'apr�s-midi, je soupe, je me couche, je m'endors avant le bulletin de nouvelles tellement je suis fatigu�, le lendemain je recommence. C'est pourtant mes plus belles vacances depuis bien longtemps. Je ne comprends rien l�-dedans.

J'ai failli lui dire que c'�tait � cause du d�sert. Pour la premi�re fois peut-�tre il ne consommait pas ses vacances. Il les m�ritait.

C'est la r�ussite du Grand Tour: ne pas avoir fait des touristes de ces mille cyclistes-l�. En avoir fait des aventuriers de la 132.

J'ai pass� une journ� de cul, mais je suis terriblement heureux de cette r�ussite-l�. Le Grand Tour confirme ce dont je me doute depuis longtemps. Le d�sert n'est pas un espace g�ographique. Et l'aventure est au bout de soi.

Merci Suzanne.

CARNET DE ROUTE
L'humeur du jour : f�brile. Les gens ont h�te d'arriver cet apr�s-midi au parc Lafontaine, de dire: �Je l'ai fait!�

Le mot du jour : �C'est un �v�nement doux. Tr�s f�minin. Je parle de l'organisation. Ce sont des femmes qui sont en charge � tous les postes et �a para�t�... Un Hollandais avec qui j'ai fait un bout de chemin, juste avant la halte.

L'orgasme du jour : la lecture du guide touristique du Bas-Richelieu. Le cr�tinisme ludique est odieux.

Aujourd'hui : Tracy - Montr�al, 76 kilom�tres.


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Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
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