Cliquez sur >> � droite pour faire dispara�tre les annonces. Page optimis�e pour Internet Explorer


et le v�lo

7 juillet 1984

En passant par La Tuque

Pour vous dire � quel point j'�cris moins vite que je p�dale : je suis actuellement 400 kilom�tres plus loin que ma derni�re chronique. La derni�re fois je vous ai laiss�s � Sorel. Je vous �cris pr�sentement de Lac-Bouchette, � environ une heure de bicycle au sud de Roberval. J'ai bon vent de dos, c'est vrai. Mais j'ai bien roul� aussi. Bref, je suis content de moi... C'est d'ailleurs pour �a que je fais de la bicyclette : pour �tre content et ne le devoir qu'� moi. Des fois quand on compte sur les autres� (et pour plus de d�tails, voir le mot du Mauve).

J'ai donc quitt� Sorel lundi midi, pour rentrer tout de suite dans les basses terres de la Mauricie. Et ce jusqu'� Bout-du-Monde. Oui, oui, il y a bien un village qui se nomme ainsi. D'ailleurs pas plus �bout du monde� que les villages voisins de Sainte-Ursule, Sainte-Ang�le, Saint-Justin� Comme on dirait en France : c'est le Qu�bec profond. Ici, on dirait plut�t que c'est creux. Ce qui est tout aussi faux. Ces villages ont tout le confort des villes et en plus ils ont le temps. Le temps de vivre. Tiens, le temps de faire la sieste quand il fait trop chaud pour aller aux champs. C'�tait le cas lundi. Je les ai travers�s tout doucement, sur la pointe des p�dales, pour ne pas les r�veiller�

Mais si Bout-du-Monde n'�tait que le bout du chemin, Shawinigan, par contre, que j'ai eu de la mis�re � traverser en entier, c'est bien le bout de la m� Et c'est aussi ce que �a sent ! La ville du courant, mon �il ! Au contraire, jusqu'� Grand-M�re, la preuve par cinq (cinq milles de long) que l'homme est un sinistre niochon : il n'a jamais vu moins clair que depuis qu'il a invent� l'�lectricit�.

Je me suis couch� de fort mauvaise humeur, � Saint-Georges, de l'autre c�t� de Grand-M�re, au motel �Normand�. Dix-huit dollars pour un cocron de planches, humide comme un sauna. Et je venais de souper d'un demi-spaghetti : $3,75� Vous voulez vraiment le savoir pourquoi tant de qu�b�cois prennent leurs vacances aux �tats ? M�me avec nos moiti�s de dollars ?� Parce que vaut mieux �tre pris pour la moiti� d'un pauvre aux Etats-Unis, que pour la moiti� d'un con ici.

.

Le lendemain, j'ai remont� la Saint-Maurice jusqu'� La Tuque. J'�tais d�j� pass� par l�, mais je ne me rappelais pas que c'�tait aussi beau. De Grandes-Piles � Rivi�re-aux-Rats, et m�me plus haut, route et rivi�re vont si bien de concert qu'on ne peut pas savoir si c'est la route qui faisait des croches et la rivi�re qui l'a suivie, ou bien le contraire.

Dans n'importe quel autre pays, cette rivi�re-l� serait un fleuve. Ici, elle n'est souvent qu'un torrent qui bardasse son voyage de pitounes d'une rive � l'autre.

La pitoune descend le courant de La Tuque jusqu'aux moulins de Shawinigan� Et elle remonte � La Tuque sous forme de copeaux, dans des grosses et longues vans qui passent en me rasant les oreilles� Zzzioum, celle-l� vient de m'envoyer de la gravelle. Maudit salaud !� je tends le poing. Je gueule. Je m'accote � la falaise pour boire un coup. Et dans le silence revenu, j'entends la rivi�re bougonner je ne sais quoi contre les v�los� Maudit que c'est beau !

Coup de fatigue apr�s Rivi�re-aux-Rats. Et plus rien � boire�
- H�, ho, monsieur, est-ce encore bien loin La Tuque ?
- Vingt-trois milles !
- Et le prochain d�panneur ?
- Cinq milles !
- Me donneriez-vous de l'eau ?

Ils �taient dans leur jardin, en train d'arracher des rosiers qui, sans cela, s'effoirereraient sous le poids des roses. Un couple de retrait�s de La Tuque qui passent la belle saison � leur chalet. Lui, Willie Burquel, 42 ans au service de la CIP. Il m'a tendu la main : �Bienvenue chez le p�e Buquel !�. Et elle, Ir�ne : �Je vous fais une limonade bien fra�che. Mais vous mangerez bien un petit quelque chose avec �a ?�

De quoi a-t-on parl� ? De rien, ma grand foi. On a fait un petit tour dans le jardin. Willie m'a dit : ��a fait deux ans que je suis � la retraite, je suis assez bien qu'on dirait que �a fait un mois !�

Quand je suis parti, ils sont rest�s longtemps au bord du chemin � m'envoyer la main. C'�tait le fun, j'avais l'impression de prendre le train�

.

Retap� et repos� comme je l'�tais j'eusse rejoint La Tuque d'un coup de reins si�j'ai mis brutalement les freins : je r�ve ! J'ai d� mal lire !� Je suis donc revenu sur mes pas. C'�tait bien �a : �Souvenirs d'Ha�ti� ! Je vous jure, un grand panneau sur le bord de la route, � c�t� d'une boutique : �Souvenirs d'Ha�ti� !

Je me suis dit, tiens, c'est s�rement un chauffeur de taxi ha�tien qui s'est tromp� de chemin. Vous savez comment ils sont, vous leur dites Papineau-Beaubien, et tout de suite les voil� sur M�tropolitain� Apr�s �a Trois-Rivi�res, Grand-M�re, la Tuque, en auto c'est une affaire de rien ! Je me suis dit que celui-l� s'�tait vraiment perdu et y'�tait rest� l�, � faire de l'artisanat�

C'�tait pas �a ! Ce sont des blancs de La Tuque qui tiennent cette boutique.

- Vous avez des parents en Ha�ti ? Votre fille a �pous� un Ha�tien ?
- Pas du tout. C'est assez dr�le, c'est un Italien de Montr�al qui nous approvisione�

J'avoue que je n'ai pas tr�s bien compris. Elle trouvait amusante que ce soit un importateur italien qui la fournisse en artisanat ha�tien, mais elle ne voyait rien de comique dans le fait de tenir boutique d'art qu�taine n�gre, en plein bois, � 15 milles au sud de La Tuque�

- Mais enfin, madame, des masques, des gris-gris, des urnes sculpt�es, des statutettes chocolat, pensez-vous ! En vendez-vous au moins ?

- Beaucoup ! Les touristes les ach�tent en souvenir de leur passage � La Tuque�
- Mais �a n'a rien � voir avec la Haute-Mauricie !
- Je vous demande pardon. Tenez, regardez, c'est �crit ici�

Effectivement ! Au bas du masque du grand Vaudou lui-m�me, est grav� dans le bois, pour l'�ternit� : �La Tuque� !

Ah mon ami, le fou'ire m'a pogn�, je pouvais plus m'a�ter !

.

� la Tuque, pour des raison techniques, j'ai eu � m'identifier et je me suis fait dire chaque fois :
- J'esp�re que vous ne direz pas de mal de notre ville ! Promis, jur�. Pour �tre s�r de tenir promesse, je ne suis pas sorti de ma chambre. Et le lendemain j'ai roul� les yeux ferm�s jusqu'� ce que je sois dans le bois. Soixante-dix milles plus loin j'arrivais � Lac-Bouchette, o� j'ai pris une journ�e de repos dans un sanctuaire tenu par des moines capucins� oui monsieur, rien de moins. Je vous en reparle mardi, si vous �tes fins�

le mot du Mauve

Moi, mauve ? Vous auriez d� le voir quand il a ouvert LA PRESSE de jeudi ! Fuschia qu'il �tait Foglia ! � Vous l'avez sans doute remarqu�, sa chronique �tait tout croche� ce qui l'a le plus f�ch�, c'est que mes propos, � moi le Muave, soient m�l�s aux siens� Il m'a dit : �Rends-toi compte, les gens vont penser que j'�cris comme une bicyclette !�

Et alors ! �crire comme une bicyclette, c'est pas pire que de p�daler comme un journaliste !� Que je vous raconte comment il s'est fait pogner� Entre La Tuque et le Lac Saint-Jean, y'a des grands bouts sans rien. Justement �a faisait deux heures qu'on n'avait pas vu une maison, pas un chat, quand juste avant une grande courbe, il y a une pancarte qui annonce des travaux et une fille qui agite un drapeau rouge. L'autre tata ne s'en occupe pas. Il fonce. Prend la courbe, et� on arrive sur du goudron tout frais, tout chaud. La goudronneuse est � 150 pieds en avant ! Trois tours de roues et j'en ai partout ! Les pneus, le p�dalier, les freins. Je n'avan�ais plus. D'ailleurs, j'ai encore de la mis�re�

Ah on fait un beau petit couple ! Lui qui �crit comme une bicyclette et moi qui roule comme une brouette !


page mise en archives par SVP

Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
Consultez notre ENCYCLOP�DIE sportive

Hosted by www.Geocities.ws

1