![]() et le v�lo |
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3 juillet 1984
Quelques maisons en haut d'une c�te, une modeste �glise, une �picerie, un parc avec quelques bancs au bord de la rivi�re Blanche, un four � pain communautaire, encore quelques maisons, le tournant de la route et, woops... c'en est d�j� fini de Sainte-Marcelline-de-Kildare... En auto, j'imagine � peine le temps de donner un coup d'oeil sur la carte pour rep�rer o� l'on est et... 1'on n'y est d�j� plus !
� bicyclette, cependant, on s'arr�te apr�s la grande c�te, pour souffler un peu sur un des bancs du parc. Et j'avais, moi, une autre bonne raison de m'y arr�ter : le festival de l'Artisan. Le premier des cinq ou six festivals qui servent de vagues pr�textes � ce pr�sent voyage.
Pourquoi avoir choisi celui-l� ? D'abord pour le plaisir de me promener un peu dans cette r�gion de Lanaudi�re qui est bien jolie quand on prend soin d'�viter Joliette... (Joliette, � qui il ne manque que la Trans-canadienne pour �tre au moins aussi d�bile que Drummondville)�
Pourtant, juste � c�t�, Sainte-Marie-Salom�, Crabtree, Saint-Liguori, sont des villages d'une �tonnante fra�cheur, sur des terres pourtant peu g�n�reuses. Terres � tabac et � patates.
C'est � Crabtree justement que j'ai pris mon premier vrai lunch de cyclo, sur les marches de l'�glise. Une banane, une tomate, une poign�e de cerises, un yogourt, une cigarette et une jasette avec un gars qui r�parait j'sais pas quoi sur le toit�
- C'est bien la rue Roch Lasalle qui passe devant l'�picerie ?
C'�tait bien lui. Il habite ici, � Crabtree. Non, pas sur sa propre rue, il n'a pas pouss� le culot jusque-l� ! Il habite une maison toute simplette sur la 15e avenue. J'ai sonn�
- Roch est ici ?
- Non, il est parti jouer au golf � Joliette�
- Vous �tes sa femme ?
- Non, sa fille !
- Eh bien vous lui transmettrez mes salutations. Et mes f�licitations�
Je ne savais pas trop de quoi je le f�licitais, mais je ne suis pas inquiet, quand un homme donne son nom � une rue de son vivant, c'est qu'il est capable d'en prendre des compliments ! Comme un homme, sans rougir !
Mais avec tous ces d�tours, je ne vous ai toujours pas dit pourquoi le festival de 1'Artisan de Sainte-Marcelline� Franchement, je me suis d�cid� comme �a, sans y penser vraiment. C'est seulement en arrivant, � cause de la gravure sur bois annon�ant le village que j'ai soudain r�alis�. Que je me suis dit, merde c'est vrai� artisan, macram�. Armoire en coin, four � pain. Tissage, gossage. Repoussage de cuir repousssant. Bref, comme un mini-salon des m�tiers d'art aux champs� Oh la la que je vais m'amuser, moi ici !� Et quand pour couronner le tout on m'a appris que comme il n'y avait pas de motel dans le village, je serais log� chez le ma�tre de la ceinture fl�ch�e au Qu�bec, que dis-je, au monde, je n'ai pas pu me retenir de sursauter :
- Ah non ! Faudrait quand m�me pas pousser !
- Mais si, mais si� vous serez tr�s bien chez lui. Vous le trouverez � l'�glise o� il est en train de monter son exposition de fl�ch�e�
Pierre B�langer �tait bien � l'�glise en train d'accrocher ses ceintures entre les �tapes du chemin de croix. J�sus tombe pour la premi�re fois. Ceinture de notable � chevrons acadiens. J�sus tombe pour la seconde fois. Ceinture en fils de soie � t�tes de fl�ches Huron. J�sus tombe pour� je vous fait gr�ce du reste du calvaire mais il me semble que J�sus tombe plus souvent dans cette �glise-l� que dans les autres.
N'emp�che que sans Pierre B�langer je me serais joyeusement barb� � Sainte-Marcelline. En fait, je n'ai rien vu du festival qui ne faisait que commencer. J'ai pass� presque tout mon temps chez Pierre, assez loin du village, dans une tr�s belle maison au d�sordre sympathique, avec ses oiseaux, ses enfants, sa femme Johanne, ses fleurs� Et lui surtout.
C'est un grand et fort bonhomme dans la quarantaine, grosse barbe et petites lunettes rondes. Un de ces passionn�s, b�tis tout d'une pi�ce qui font leur vie d'une id�e. Et l'id�e de Pierre, c'est que si on laisse mourir notre pass�, notre pr�sent ne suffira pas � nous faire un avenir... Notez que ce n'est pas neuf comme flash, en fait, c'est le vieux trip du patrimoine, celui-l� m�me qui a �t� tant exploit� par les �piciers du macram� et du cuir repouss�
Ils sont rares ceux qui comme Pierre B�langer, loin du Salon des m�tiers d'art, ont rigoureusement recr�� le pass� � travers des objets d'une parfaite inutilit�, d'une totale gratuit�. Des artistes, sans doute. Un peu fous, forc�ment� Il faut �tre un peu fly� pour passer 700 heures sur une ceinture fl�ch�e ! Et il faut absolument habiter Sainte-Marcelline. Ce n'est s�rement pas au coin Mont-Royal et Papineau qu'une telle id�e peut vous venir�
�videmment, 700 heures plus tard, la ceinture fl�ch�e en question est devenue �uvre d'art. C'est bien la moinde des choses. Rien � voir avec la ceinture du bonhomme Carnaval� Les pi�ces de Pierre B�langer, m�me si elles sont boud�es par les mus�es locaux, se retrouvent dans des mus�es en Hollande, en Angleterre, dans le trousseau de Madame Indira Gandhi� et l'UNICEF vient de tirer une carte postale d'une de ses �uvres pour une s�rie sur le tissage de tous les pays.
Avec tout ce que Pierre m'a racont�, si j'avais pris des notes, je pourrais vous donner un cours sur le fl�ch�. Mais comme je savais que �a ne vous int�ressait pas plus que moi, j'ai juste retenu la musique de sa voix.
Le ton de la passion. Ce qu'il y a d'extraordinaire avec la passion, c'est que son objet n'a aucune sorte d'importance� Raconte Pierre, raconte encore ton fl�ch�, les grands-m�res qui te l'ont appris, tes teintures v�g�tales, ta cire, ton savon� Je n'y connais absolument rien, mais je sais que tes fichues ceintures valent au moins la passion avec laquelle tu les racontes.
Salut Pierre et merci. Tresse encore longtemps ta douce folie dans tes laines et tes soies et dans toutes les couleurs de la vie.
Si jamais je te revois, je serai moins g�n�, je te dirai s�rement :
- Fais-moi pas chier avec ton macram� Mais , s'il te plait, parle m'en encore, et encore !
C'est si beau, si grand, si vivant la passion�
| le mot du Mauve |
Moi je vous le dis, on va se faire tirer des coups de fusil avant la fin du voyage. J'ai beau n'�tre qu'un vieux v�lo, je tiens � ma peau� Je vous le dis, c't'un nono que je porte sur mon dos !� Tiens, on �tait � Sainte-�lizabeth, pas loin de Berthier, sur le perron de l'�glise� il y a des gens qui nous ont reconnus et qui se sont mis � nous jaser. Hello, comment �a va, faites-vous un beau voyage ? Et puis l'in�vitable question : aimez-vous �a notre belle r�gion ? Et l'autre t�ton de r�pondre : �C'est pas pire, mais l'affichage est bien laid !�
Pourquoi y'est b�te de m�me ! �a ne lui arracherait pourtant pas la gueule de r�pondre, m�me si ce n'est pas vrai : Oui madame, c'est magnifique�
Reste qu'il a un peu raison ! L'affichage est monstrueux dans ce coin-l� ! Des panneaux de huit pieds de haut pour annoncer "Bar-Salon Lise � danseuses"� mais �a encore, on peut comprendre, ce qui est compl�tement capot�, c'est quand un panneau � peu pr�s de la m�me taille, annonce en jaune sur fond rouge "Miel pur" !
La dame nous a expliqu� que c'est parce que les gens roulent si vite dans la r�gion (c'ets le coin des Villeneuve !) qu'ils ne verraient pas des affiches plus petites�
OK d'abord, j'ai une id�e. Qu'on installe un immense panneau de vingt pieds qui dirait : �Roulez donc moins vite, gang de t�tons !�� Et juste un peu plus loin, sur un mignon petit bout de carton, au bout d'un petit b�ton : "Miel pur" !
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