![]() et le v�lo |
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30 juin 1984
�T'as le beau temps pour partir !� qu'ils m'ont dit au bureau, jeudi matin. Tant qu'� moi, il aurait bien pu mouiller. Pour traverser Montr�al-Est, Pointe-aux-Trembles et Repentigny, j'aime autant qu'il mouille. Le soleil n'arrange rien quand c'est laid. Au contraire, il en fait trop en r�v�lant des d�tails dont on pourrait tr�s bien se passer. C'est comme regarder un morceau de fromage au microscope : c'est plein de pustules et de cavernes. D'humeurs et de moisissures.
Le vent, par contre, faisait bien mon affaire. Le genre de vent � vous d�poser � Qu�bec en trois coups de p�dale. Ce n'est plus du v�lo, c'est du vol � voile... Je n'ai pas abus� de mon lift puisque je me suis arr�t� un peu pass� Repentigny...
Je me suis arr�t� � Saint-Suilpice. C'est l� que j'allais : chez Bob � Saint-Sulpice. Mais plut�t chez Bob. Saint-Sulpice je m'en fous un peu... Notez que ce n'est pas un vilain village, c'est m�me le premier qui ait un peu d'allure quand on sort de Montr�al, en suivant la rue Notre-Dame jusqu'au bout...
Chez Bob, dans sa cuisine, � l'angle des fen�tres qui donnent sur le fleuve tout proche, il y a une table et une banquette. C'est pr�cis�ment l� que j'avais d�cid� que se terminerait cette tr�s courte premi�re �tape. C'est pr�cis�ment de l� que je vous �cris.
C'�tait sur mon chemin. J'en ai profit�. Il n'y a pas si longtemps, j'avais des amis sur tous les chemins. Que je prenne n'importe quelle direction, je connaissais toujours quelqu'un chez qui m'arr�ter prendre un caf�, tirer un joint... Je ne sais pas o� ils sont pass�s. Ils ont d� d�m�nager. Et quand je les revois, j'oublie toujours de leur demander leur nouvelle adresse. Bof �a doit �tre parce qu'il n'y a rien qui presse...
Bob, je ne sais pas pourquoi. On est chums depuis tout le temps. Pourtant on se voit souvent ! On travaille ensemble � La Presse, on travaillait d�j� ensemble aux sports � Montr�al-Matin...Un jour il faudra que je raconte c'�tait quoi, une section de journalistes sportifs, il y a 15 ans, � Montr�al, au Qu�bec, sur cette plan�te terre habit�e en principe par des humains. Eh Seigneur !... Il y en avait quelques-uns dans la gang qui s'apparentaient bien plus aux macaques qu'aux humains. Obsc�nes obs�d�s par le cul, centre de toutes leurs conversations...
Durant les deux ann�es que j'ai pass�es � Montr�al-Matin, j'ai d� me faire demander mille fois : �Pis, c�t� cul, comment tu t'arranges ?� ou ��a fais-tu longtemps ?� ou �Elle avais-tu des grandes dents ?�... Deux ans de ce discours, tous les jours...
Bob, jamais. Il ne parlait pas. Un jour, devant la machine � caf�, je n'ai pas pu m'emp�cher : �Comme �a toi, le cul, non ! Qu'est-ce que t'as, t'es malade ?�
Aujourd'hui, les journalistes sportifs ont bien chang�. Il y en a m�me qui sortent de l'universit� ! En tout cas ils savent se tenir avec les dames... Certains soirs on se croirait dans un salon de th�... Maintenant, quand Bob me croise devant la machine � caf�, il me dit : �Ah monsieur Foglia ! C'est vous ! Je vous lis tous les jours ! Je vous admire beaucoup ! � Invariablement je lui r�ponds : �Va donc ch... grand con�...
Tout cela pour vous dire qu'au fond ce n'est pas si compliqu� l'amiti�, sur dix secondes de complicit� on peut en b�tir une qui dure des ann�es.
Jeudi quand je suis arriv� chez lui, il venait de se lever. Sa blonde �tait je ne sais trop o�... Alors quand il est parti travailler, je suis rest� seul dans la cuisine aux grandes baies vitr�es, avec le chien, avec le fleuve en bas � trente pieds, avec les �les Bouchard au milieu de l'eau comme des radeaux, et avec le clocher de l'�glise de Verch�res, tout au fond, en arri�re... Jeudi apr�s-midi, tout cela d�rivait vers l'est, les mouettes, les nuages, le vent, les arbres, m�me le clocher descendait le courant... Il n'y avait que le temps � rester fig�. Cela arrive parfois quand on ne bouge pas, qu'on retient bien son souffle et qu'on laisse tout le reste descendre le courant...
Ne pas bouger, certains vont dire que c'est une bien curieuse fa�on de partir. C'est encore dr�le, savez. Des fois, on croit aller bien loin. Au P�rou. � Born�o. Pour le prouver, on envoie des cartes postales, on prend des photos. Mais au fond, on sait qu'on n'est all� nulle part ailleurs qu'au bout de son down... Et puis d'autres fois, comme jeudi matin, je n'�tais pas rendu � Pie-IX que j'avais d�j� chang� de peau... Je m'�tonnais de nouveau, comme un �tranger � peine d�barqu�. J'ai dit plusieurs fois �Ah, tiens, comme c'est dr�le !� � propos de tout et de rien. D'un chien, de la couleur du ciel, d'une �glise de la Pentec�te � Repentigny, de l'h�tel de ville de Montr�al-Est pas si vilain... Tiens, comme c'est dr�le, je suis d�j� parti...
Partir n'est pas du tout une question de distance, vous vous en doutez bien. Jeudi j'ai fait quoi ? Sur mon odom�te, 16 kilom�tres. OK, c'est rien. Mais ce n'est pas de m�me qu'il faut compter. �a ne se calcule pas en kilom�tres un petit d�tour d'amiti�...
OK, 16 kilom�tres c'est rien, mais le fleuve qui passe juste en bas, le fleuve lui va tr�s tr�s loin... d'autant plus loin que je viens de mettre sur la table tournante des chants liturgiques, bulgares... Non, ce n'est pas une blague. J'ai pris le disque au hasard, dans la pile... et ces voix-l�, en descendant le courant, vous inventent des paysages, monsieur �a n'a plus de fin.
Partir, ce n'est pas non plus une question de d�cor, vous vous en doutez bien. Sinon les morts n'iraient jamais nulle part... Or ils voyagent aussi, c'est bien connu de Repentigny ils vont parfois aussi loin qu'au Mexique, ou � Miami.
Non partir c'est, comment dire ? C'est prendre son temps et si possible l'abolir...
Ce n'est surtout pas partir en courant au contraire... ce serait plut�t de marcher tranquillement. Si possible � c�t� de ses souliers.
| le mot du Mauve |
Je me pr�senterais bien en vous disant que je suis n� du d�sir de l'homme de se lib�rer de la traction animale, mais �a c'est un point de vue d'humain. En tant que bicycle, et consid�rant la b�te que je porte sur mon dos, je ne peux absolument pas me dire lib�r� de la traction animale !
Plus simplement, je me pr�senterai donc comme le v�lo mauve de Foglia...
Le mot du mauve ce sera des petites notes de voyage, des r�flexions v�locip�des et autres.
De cette premi�re �tape, pas grand chose � dire sinon que je m'attendais � pire. Je m'attendais � un trafic sauvage, � des mongols qui te coupent... Mais il me semble que les motoris�s se sont sensiblement civilis�s depuis quelques ann�es...
Le pire c'est encore l'�tat des rues � Montr�al. Quel tape-cul ! Des trous grands comme �a dans la fiert� de la ville !
Je m'attendais surtout � entendre ronchonner l'autre nono que je porte sur mon dos. Pas un mot !... Ah si tout de m�me, une fois il a dit : ��a se peux-tu calvaire !� On venait tout juste de passer devant un panneau qui disait : � � Montr�al-Est, pour bien vivre on se conduit bien �, ou quelque chose du genre !... Apr�s ce panneau, il a eu deux kilom�tres de rafineries, de r�servoirs, de tuyaux, de fum�e... Bref, bien se conduire � Montr�al-Est, c'est d'abord conduire les fen�tres bien remont�es !
Comme je ne suis pas pour vous laisser sur cette odeur d'oeufs pourris. Un mot pour finir de la Saint-Jean-Baptiste � Saint-Sulpice... Tout le village se souviendra longtemps du char qui fermait la parade cette ann�e... Au lieu de tra�ner le petit Saint-Jean Baptiste blond et fris�, surprise, il portait un pape ! S�rieux comme un pape, avec sa tiare, sa crosse et tous les autres machins du grand Saint-Frusquin... C'est une bonne id�e par exemple. Et pourquoi pas, l'an prochain, le grand vizir turc ?
�PILOGUE #1
11 mai 2000
TROP DE FAUTES - Ce courrier de Mme Denyse Poirier � la r�daction du journal. Pourquoi faut-il toujours qu'il y ait des fautes d'orthographe dans la chronique de Pierre Foglia ? Y aurait pas moyen de le brasser un peu ?... Cela dit, c'est mon premier message � vie sur Internet. Je ne sais m�me pas s'il va se rendre.
Votre premier message ? Et c'est pour m'engueuler ? Trop d'honneur, madame.
Moi, mon premier message sur Internet, c'�tait � mon ami Bob. All� Bob, c'est le premier e-mail de ma vie, mais je sais pas quoi te dire. J'peux-tu te t�l�phoner � la place ?
Je m'ennuie, Bob. La vie a fait une sacr� faute de ponctuation avec toi l'automne dernier quand elle a mis un point o� il fallait pas.
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