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et le v�lo

28 juillet 1984

En passant par le bout de la mer (Maine)

J'�tais d��u. Tr�s. Old Orchard n'�tait pas du tout comme je l'avais imagin�. Je trouvais �a ordinaire, c'est s�r, mais pas vulgaire, pas laid, m�me pas qu�taine. C'est pourtant bien ce que m'avaient promis des tas de gens qui vont en vacances � Kennebunk ou � Ogunquit. Quand on leur fait remarquer que c'est � moins de 20 milles de Old Orchard, ils se d�p�chent de vous pr�ciser :
- Oui, mais �a n'a rien � voir ! Old Orchard c'est laid, vulgaire, et d'un qu�taine !

Voil� que j'y �tais et que je trouvais �a ordinaire. Rien que cela. Ordinaire. M�me que� ce petit guest house que j'ai trouv� en arrivant, �The Moorings by the Sea� est, ma grande foi, presque coquet. Et � un prix fort raisonnable, $30 par jour pour la chambre et le petit d�jeuner, la vue sur la mer et la plage priv�e�

J'�tais affreusement d��u, forc�ment. Mettez-vous � ma place : je m'en venais voir le fond du baril, et me voil� dans les pins, sous un parasol, � t�ter un caf� � filtre s'il-vous-pla�t � tandis que la mer me l�che les pieds et que la brise du large me rafra�chit. Chienne de vie !
J'avais pour voisines deux dames de Saint-Lambert, dans la soixantaine, qui n'en finissaient plus de s'�changer leurs maladies, leurs petits-enfants, leurs gendres, leurs d�funts �poux�

- Excusez-moi mesdames, je viens d'arriver et comment dire je ne m'attendais pas � cela. Serais-je tomb� dans le quartier le plus chic d'Old Orchard ?
- Pardon ?

Elles l'ont pris de tr�s haut, offusqu�es comme si je venais de prof�rer quelque insanit� �

- D'o� sortez-vous donc ! Sachez qu'ici, Dieu merci, ce n'est pas � Old Orchard ! Ici nous sommes � Pine Point, monsieur !

Ciel et pattes de gazelle, me serais-je tromp� ! Pourtant, sur ma carte, pas de Pine Point�

- Old Orchard n'est qu'� deux milles d'ici, monsieur. Allez-y voir de quoi �a a l'air ! C'est laid, qu�taine et vulgaire !

Si pr�s de la plage promise et je ne le savais pas ! J'ai aussit�t enfourch� mon bicycle �Viens-t'en Mauve, on y va� Tout de m�me, tu ne trouves pas �a bizarre, Mauve, tous ces gens qui vomissent Old Orchard mais s'en tiennent si pr�s ?�

.
Deux milles c'est pas long. Cependant, cette courte �tape dans le temps devait �tre ma plus longue dans l'espace. Les m�m�s de tant�t avaient raison : Old Orchard Beach est bien sur une autre plan�te� � mesure que j'approchais, que d�filaient les sinistres motels, les abominables boutiques de souvenirs et les drabes restaurants, je me disais : �Youppi, �a va-tu �tre effrayant !� Je l'avoue, j'�tais content. Je suis ce genre de vicieux que le tr�s laid r�jouit, ne serait-ce que parce qu'il �coeure les profs de c�gep et les m�m�res de Saint-Lambert� Et ici, si je me fiais aux avant-postes tout en salines d�bilit�s, j'allais �tre servi !

Mais j'exag�re, la v�rit� c'est que le tr�s laid qui me r�jouit dans la mesure o� il d�range le petit ordre culturel �tabli, le tr�s laid m'intimide aussi, pour ce qu'il est. Je sais de quelle ignorance il est fait et de quelle mis�re il vient : j'en arrivais aussi� mais il y a d�j� si longtemps que j'ai un peu oubli�. Et rendu au c�ur de Old Orchard Beach tout ce que le petit bourgeois que je suis devenu � trouv� � redire, c'est : ��a s'peut-tu !�

�a s'peut-tu, 20 000 Qu�b�cois entass�s dans ce cloaque-l�, dans ce bidonbeach, dans ce bout de mer. Laid, qu�taine, vulgaire ? Ici, ces mots l� sont aussi d�risoires qu'une petite cuill�re pour vider la mer�

�a s'peut-tu, quand, � moins de deux kilom�tres de l�, la c�te est si sereine�

- �tes-vous d�j� all� faire un tour du c�t� des plages de Kennybunk, de Wells, de York ?
- Oui. On a trouv� �a ennuyant. Y'a rien l� ! C't'ici qu'est l'action ! Ici on conna�t tout le monde, �a fait huit ans qu'on vient une semaine chaque �t�. On retrouve nos m�mes amis, on a du fun�

Et celui-l�, � la porte du d�panneur, en train de remplir son cooler de Budweiser, lunettes miroir sur le front, paquet d'Export A dans l'�lastique de son maillot de bain :
- On reste au motel Mont-Royal, juste en face des montagnes russes. C'est un peu bruyant mais c'est moins cher...

Je suis all� demander les prix au Mont-Royal : $60 la nuit ! Au restaurant voisin, j'ai pris un th� et une pointe de tarte aux bleuets, sans bleuets : $2.75

�a s'peut-tu ces milles motels coll�s, ces mille boutiques sans une seule belle b�belle, tout plastique, et poils synth�tiques. Et par l�-dessus une musique de parc Belmont, ces man�ges bruyants, cette odeur de vieille graisse et de poisson frit qui colle � la peau. Et la gueule des �piciers locaux qui n'ont m�me pas la d�cence de ramasser leur fric gentiment� J'en ai m�me vu un qui portait un t-shirt sur lequel on pouvait lire : �I'm not a tourist, I live here. And I don't answer questions � !

�a s'peut-tu cette cour des miracles, cet �talage de chairs ob�ses, de bedaines qui gargouillent, de chairs qui pendouillent�

�a s'peut-tu ! Moi qui passe ma vie � �crire que le monde est gaga, quand j'ai le nez dessus, je ne le crois pas ! Tout cynisme tomb�, toute ironie perdue, tout ce que je trouve � dire, c'est : ��a s'peut-tu ?�

Mais vous allez voir qu'on va encore me trouver intol�rant. C'est le mot qu'utilisent les petits bourgeois comme moi qui prennent indiff�rence pour intol�rance. Je vous entends d'ici : �Foglia t'es bien trop fuck� pour entendre quoi que ce soit au bonheur des gens simples�� Je n'invente rien, le lendemain � Ogunquit, c'est exactement l'expression qu'a utilis� un prof d'�ducation physique de Hull : �Le bonheur des gens simples��

Foutaises d'humaniste. Ce que j'ai vu � Old Orchard, c'est pas le bonheur des gens simples. C'est la mis�re des gens qui ont toutes les raisons du monde de croire que le bonheur n'existe pas.

C'est bien pour cela qu'ils ne le cherchent pas.

le mot du Mauve

Moi la mer, la ma-�re comme vous dites, je comprends pas. C'est vraiment pas mon trip... C'est �vident, je nage comme un bicycle, mais ce n'est pas seulement �a...

Je ne m'explique pas l'attraction qu'exerce cette plate �tendue d'eau sal�e sur les humains... mais admettons ! Ce que je m'explique encore moins, c'est pourquoi cette ru�e vers la ma-�re se termine, le plus souvent, en queue de poisson !

Suivez-moi bien. Tout l'hiver vous nous avez bassin�s avec vos : �Ah que j'ai donc h�te d'aller � la ma-�re !� Puis arrive le grand d�part : 350 milles d'autorouyes, vous n'arr�tez m�me pas pour pisser tant vous �tes press�s d'arriver. Aussit�t arriv�s au motel, ou au cottage, v'lan les valises dans un coin, vite on enfile le maillot de bain, et c'est la course dans le sable jusqu'� la ma-�re. La ma-�re enfin !

C'est lorsque vous �tes rendus l� que je ne vous suis plus. Normalement vous devriez vous y jeter dans la ma-�re, vous y engloutir... Mais non ! vous brakez soudain. Vous t�tez la ma-�re du bout d'un orteil d�licat, vous le retirez aussit�t et vous dites : �Hou l� l� que c'est froid !�

Et vous allez vous allonger dans le sable pour le reste de la journ�e, de la semaine, du mois !

J'eag�re ? OK, jeudi, sur la plage d'Old Orchard, il devait y avoir entre 3 000 et 5 000 personnes en maillot de bain. De ce nombre, moins d'une centaine s'�taient avanc�s assez loin pour avoir de l'eau au ventre et 28 exactement, 28 braves se baignaient au sens o� l'entendait Archim�de : tout corps plong� dans l'eau, etc...

M�mes statistiques � Ogunquit, Kennebunk, York : deux pour 1000 � l'eau.

D'abord votre trip, c'est pas la ma-�re, c'est le sable ! Avez-vous pens� que �a vous co�terait bien moins cher de vous en faire livrer deux ou trois trucks dans votre cour ?...


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Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
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