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et le vélo

24 juillet 1984

En passant la frontière

Parfois, lorsque je traverse un village, les enfants me font un brin de conduite sur leur BMX à pneus balloune. Ils me jasent. «D'où tu viens ? Où tu vas ? C'est un 15 vitesses ? C'est quoi ça ? Un speedomètre ? Comment ça marche ?»

C'est arrivé aussi en Beauce. Mais ça s'est déroulé autrement… Je venais de passer l'église quand il est parvenu à ma hauteur. Un gamin d'une douzaine d'années, roux et picoté, trop bas sur son vieux dix vitesses qui n'avait pas été graissé depuis qu'on l'avait acheté.

«Hello !»… Il ne m'a pas répondu. Il est passé devant, se retournant de temps en temps pour voir si je le suivais. En tournant le coin derrière lui, j'ai compris : une côte d'un demi-mille de lomg m'attendait pour sortir du village. Le genre de mur qui me fait bougonner : «Le prochain qui me demande si je suis en vacances, je lui mords le nez !…»

Le ti-cul était déjà à mi-pente et fonçait. Le défi était clair : «Alors, pépère, ça vient ?» J'ai fait ce que j'ai pu, je le jure. Et je ne suis pas arrivé si loin derrière, même qu'il a paru surpris… «Ouais, tu roules, ti-cul ! Mais sans mes sacoches, je t'aurais eu !»… Là-dessus, je prends ma bouteille pour boire un coup :
- Merde, j'ai pu d'eau ! Je voulais la remplir au village, mais avec ces folies-là j'ai oublié …
- Donne !

Avant que j'aie pu protester, il a pris la bouteille et déboulait la pente. J'ai attendu un bon moment, j'ai même cru qu'il s'était poussé ! mais il est remonté. Avec de la limonade bien fraîche…
- C'est ma mère qui vient de la faire !

C'est le souvenir que je veux garder des Beaucerons. Fins, ça n'a plus de fin. Le cœur sur la main. Mais disons plutôt sous le bras, parce que, mine de rien, ce sont les bras qu'ils vous montrent d'abord. Leur petit côté rocker, macho, leur côté : «Si tu veux t'essayer, moi je veux bien !». Mais le cœur n'est vraiment pas loin. Suffit de leur dire : «Vous avez un bien beau pays…

Et ils vous le donnent.

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Il y a un an exactement, sur le même mauve bicycle, je faisais le tour de l'Irlande. J'ai eu l'occasion d'y repenser souvent durant ce petit tour du Québec. À quelques moutons près, il m'est arrivé souvent de ne pas savoir au juste où j'étais, à Saint-Pamphile ou à Ballyshannon. À Saint-Médard ou à Limerick.

Les mêmes villages ramassés autour des mêmes imposantes églises. Les mêmes collines hérissées de clochers dont les pointes menacent le ciel, comme pour avertir Dieu que, cette fois, s'il s'avise de revenir, il se fera embrocher avant de toucher terre.

Et la même campagne extraordinairement belle, de huit milles en huit milles… je veux dire du dernier bungalow du village (le petit faon ou les petits nègres sur le perron, fenêtres d'aluminium, portes hispaniques et tondeuses à gazon hystériques), du dernier bungalow du village, disais-je, au premier du village suivant que je ne vous décrirai pas puisque c'est le même que le dernier du village précédent… Bref la campagne est belle là où elle n'est pas habitée…

Il y a un an, je pédalais entre Cork et Killarney, comme aujourd'hui entre Sainte-Rose et saint-Prosper, entre Valin et Saint-Fulgence hier, et je me disais la même chose : comment des gens peuvent-ils être à la fois aussi fins, aussi chaleureux, et aussi … colons ?

En ville, encore, je comprends : on ne voit pas plus loin que nos murs de ciment… mais à la campagne, bon sang de bon sang ! Le modèle est là, à la portée de la main… la douce courbure des vallons, un ruisseau qui prend le frais sous les pierres, tout un côté de champ à l'ombre d'un rideau de majestueux érables… Et cette fin d'après-midi qui se meurt de chaleur, et cette lumière voilée de moiteurs…

Et les nuages dans le ciel, dites-moi, les nuages dans le ciel, est-ce qu'il y en a un de pareil ? Bien alors, qu'est-ce qui vous a pris d'habiter tous les mêmes boîtes de préfini ? Cela n'aurait pas coûté plus cher une maison un peu de travers dans le champ, avec un sentier de gravier qui fait un croche pour y arriver, au lieu de cette maudite allée en bitume qui mène tout droit au garage collé au mur de la chambre… Et tout cela bien parallèle à la route, elle-même parallèle au rang d'en bas, et à celui d'en haut. Et l'église isocèle au-dessus de tout ça. Tu parles d'une géométrie de tarlas… Est-ce que cela coûterait tellement plus cher quelques arbres pour se cacher du voisin qui nous haïrait peut-être moins ?

Je sais pas, je dis ça… Je sais bien, le monde ne pense pas comme moi. Le monde, le monde… ce singulier pour parler de tant d'individus, vous ne trouvez pas cela inquiétant ? Le monde pense au singulier, cela ne vous fait pas freaker ? Une opinion, une seule, pour des millions de gens… Rien d'étonnant à ce qu'ils se bâtissent la même maison, d'un bout à l'autre du pays, d'un continent à l'autre…

Plût au ciel que ce monde par trop singulier redevienne pluriel, qui sait, alors, si on ne découvrira pas que le cancer n,était que cela : une overdose d'uniformité.

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«Ah c'est vous ça !», me dit le douanier, (côté canadien bien sûr), quand je suis allé faire enregistrer mon ordinateur avant de traverser les lignes… Il n'avait pas de compliments à me faire le brave homme :
- Comment ça on a l'accent mouillé dans la Beauce ! Voulez-vous dire qu'on est rien qu'une gang d'ivrognes ?

Par mouillé, j'entendais seulement souligner la façon qu'ont les Beaucerons de chuinter sur les mots en «ch», et sur les «j» aussi… S'ils ont compris autre chose, ce n'est pas ma faute. Mais c'est peut-être, effectivement, celle de l'alcool qui rend parano…

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À ma grande surprise, j'ai été souvent reconnu durant ce voyage, et en des endroits où je ne soupçonnais vraiment pas être lu. Au Lac Bouchette, sur le traversier aux Escoumins, à Saint-Félicien (par les singes du zoo !), dans un restaurant à Rimouski, etc … oh rien d'envahissant, rien non plus pour mettre à mal ma modestie naturelle… Juste un petit signe d'amitié, un coup d'œil complice, presque toujours en gardant quelque distance, disons sympathie sur fond de prudence… je me demande bien pourquoi !

Une petite anecdote cute. C'est arrivé dans le bout de Sorel, à Sainte-Élizabeth, sur le parvis de l'église. J'arrivais du festival de Sainte-Marcelline, à une trentaine de milles de là. J'étais en train de regarder un dépliant expliquant la technique du fléché quand arrive une toute petite fille :
- Ma maman, a voudrait savoir c'est quoi ton nom…

Je le lui dis. La mère arrive. On jase cinq minutes. Tout d'un coup elle s'arrête en plein milieu d'une phrase, me prend le dépliant des mains et montre à sa petite fille, la petite qui est représentée sur la première page du dépliant :
- Regarde Julie ! C'est qui ça ?
- C'est moi ! … de répondre Julie toute étonnée.

Eh oui, le monde est petit. Et parfois bien beau !

le mot du Mauve

J'ai oublié de vous dire quelque chose à propos de ma visite à l'usine Pro-Cycle de Saint-Georges. Je vous ai dit que c'était une super-usine qui fabriquait des super-bicycles en quantité industrielle, (ce qui est bien la moindre des choses pour une usine !), mais j'ai oublié de vous dire que tout cela était l'œuvre de Beaucerons pure laine…

Et justement, je pourrais-tu leur demander quelque chose à ces 500 Beaucerons qui vivent de la bicyclette ? Je pourrais-tu leur demander de faire de quoi pour que leur région cesse d'être la plus inhospitalière de la province aux bicyclettes ?

On a un peu l'impression quand on roule sur vos routes que vous avez fait le calcul suivant : plus on en écrase, plus qu'on en fabrique !


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Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
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