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et le v�lo

21 juillet 1984

En passant par Beauceville

Qu'est-ce que je raconte, ce n'est pas � Beauceville que j'ai rencontr� ces gens-l�� C'�tait au pont couvert qui enjambe la Chaudi�re, un peu apr�s Saint-Georges. Le plus long pont couvert au Qu�bec, para�t-il. Un lieu vaguement historique et il y a l� une table de pique-nique...

Je venais de m'installer pour casser une cro�te, quand ils sont arriv�s. Un couple de Sherbrooke, dans la cinquantaine. Lui compl�tement chauve, et elle aussi, mais pas sur la t�te : dedans. Elle l'appelait sans arr�t � papa � �Veux-tu la moiti� d'une pomme, papa ?� �Hon, fais beau aujourd'hui, hein papa�... � moi, elle a dit :
- Vous �tes � bicyclette ?

La finaude ! Elle avait quasiment le nez sur les guidons du Mauve� J'ai fait comme si je je l'avais pas entendu. Mais j'aurais gag� cent piastres sur la seconde question, et j'aurais gagn� :
- Vous venez de loin ?

Je ne sais pas ce qui m'a pris, un petit coup de folie, j'ai r�pondu :
- S'cousez... moi Portugu�se ; mon franc�se c�me �i, c�me �a !

Que j'aurais donc pas d� ! Elle s'est mise � me raconter sa vie, tr�s lentement, en me r�p�tant jusqu'� cinq fois le m�me mot pour que je comprenne bien. Elle m'a montr� sur la carte o� �tait Sherbrooke...
- Nous, ici... Nous, jamais Europe, mais notre fille, fille � nous, fille comprenez ? Espagne ! ... hein papa, Nathalie o� c'�tait en Espagne qu'elle est all�e d�j� ? En tout cas c'�tait pas loin du Portugal... Hein papa c'est pas loin du Portugal, l'Espagne ?

Ils s'en allaient au Festival western de Saint-Victor.

- Western ? Euh, cheval ! che-val ! Compris ?

Non je ne comprenais pas ! Alors elle a bien �t� oblig�e de mimer un cheval. Avec un certain talent, je dois dire.

- Ah si, si�
- Bon ... Comment on dit �a cheval, en portugais !
- La m�me ! Franc�se, zeval, et portugu�se, la m�me : zeval

Elle a voulu savoir si moi, je faisais du cheval ? �a non par exemple, �a me rend malade...

- Atchoum !
- Ah vous �tes allergique au poil ! Notre fille Nathalie, elle, c'est les chats, hein papa, un chat dans la maison et elle devient mal...

Je me suis d�p�ch� de finir mon yogourt et ma banane. J'allais me remettre en selle quand elle m a demand� :
- Mais pourquoi � bicyclette ?
- Pass�qu� le zeval, du poil. Ma la bicyclette, pas de poil ! Ah !

Elle l'a trouv�e assez dr�le ! Moi aussi d'ailleurs... Ce que j'ai trouv� nettement moins comique c'est que finalement, apr�s avoir zigon� dans les montagnes alentour, je me suis retrouv�, le soir venu, �... Saint-Victor ! Eh oui, vous l'avez devin� ! Qui j'ai rencontr� sur le site du festival...

- Ah ben, regarde papa, si c'est pas notre ami du Portugal !

Shit ! Oh pardon, je veux dire : La marda!

* * *

En plus d attirer des touristes �trangers, dont quelques Portugais, le festival western de Saint-Victor-de-Tring se distingue des autres festivals par le plus grand nombre de caisses de bi�res qu'on y vend... Le visiteur non averti, qui d�barquerait ici aujourd'hui, jurerait qu'il est tomb� en plein festival de la bi�re... D'ailleurs sur la premi�re page du programme, le nom du repr�sentant de la brasserie O'Keefe est imprim� aussi gros que �Festival western� ... Jean-Nil Cloutier, le repr�sentant en question, s'est fait un plaisir et une fiert� de me dire :
- Notre festival western est plus petit que celui de Saint-Tite, c'est �vident... Mais savez-vous une chose ? On boit plus de bi�re ici, qu'� Saint-Tite !

De l� � dire que les Beaucerons prennent une tasse, je ne me permettrais pas, comme Portugais, de me m�ler des affaires internes d'un pays qui m'a accueilli en ami. Je dirai tout de m�me qu'� Saint-Georges, j'ai compt� sur la premi�re avenue, l'espace de trois coins de rue, une douzaine de bars et brasseries� Bref, disons que si j'ai trouv� les gens du Lac Saint-Jean, �clair�s, je trouve les Beaucerons... allum�s !

Pour revenir au festival western de Saint-Victor, � part la bi�re, il offre d'autres activit�s secondaires comme des concours d'amateurs, des parades, des �horse-shows� et une occasion de �d�foulement total�, c'est le nom du spectacle donn� par Marcel Gigu�re� J'ai pass� pour un imposteur quand j'ai dit que je ne le connaissais pas.

- Vous venez de Montr�al, et vous ne savez pas qui est Marcel Gigu�re ! C'est bien certain que vous �tes journaliste ?

Apr�s s'�tre inqui�t� de mon identit�, c'est ma sant� qui leur a donn� du souci :
- Vous n'avez pas l'air de vous amuser, fatigu� ?

Notez que je ne me suis pas plus emmerd� au festival de Saint-Victor que dans les autres. C'est pour cela que je vous en ai si peu parl� jusqu'ici. J'esp�rais que ces festivals auraient le charme surann� des f�tes champ�tres, mais pas du tout. Ce sont surtout des beuveries. Une guerre de territoires entre brasseries. Ici Molson, l� O'Keefe. Sur les sites c'est leur tente qui prend toute la place, leurs annonces qui sont les plus voyantes et les plus bruyantes. Pour ce qui reste de la f�te, elle est une occasion pour les gens du pays de prendre un verre ensemble en commentant les derni�res nouvelles du village. Et j'ai eu souvent cette impression de d�barquer en plein party de famille. Les vieux r�enterrent les morts de l'ann�e, les jeunes dansent sur du Boy George, les organisateurs qui travaillent pour la r�ussite de leur �v�nement depuis huit mois radotent pour la milli�me fois : �Ah monsieur, le b�n�volat !� Le politicien du coin passe en coup de vent, ramasser les mercis pour son octroi, et la promesse de sa r��lection�

La plupart des festivals que j'ai visit�s au cours de ce voyage avaient plus de b�belles � vendre que de fun � donner. � vendre des fraises, du miel, de l'agneau, des pommes de terre, mais plus souvent : de la bi�re !

� Saint-Victor, il s'est bu, sur le seul site du festival, 2 300 caisses de 24 l'an dernier (chiffre gracieusement - et, fi�rement ! - fourni par la brasserie O'Keefe). Comme il y a 2 000 habitants dans le village...

L�-dessus il faut faire la part des visiteurs, bien entendu� Ils ne sont pas les derniers � se paqueter ! Oh non ! Vers deux heures ce matin, j'ai rencontr� un cycliste portugais, de passage � Saint-Victor, qu'�tait dans un bel �tat... Je l'ai surpris du c�t� des �curies ; il avait r�ussi, je ne sais trop comment, � grimper sur un cheval, et il disait, en faisant tourner ses pieds dans le vide :
- Ben voyons, ou c'qu'elles sont donc, ces tabarnake de p�dales ?

le mot du Mauve

Je suis all� visiter l'usine Pro-Cycle � Saint-Georges... Brrr, toutes ces pi�ces d�tach�es, des d�railleurs, des p�daliers, des freins, des pneus, des tubes, des vis et des boulons jusqu'au plafond. Une montagne de guidons tout entortill�s, �a avait l'air de spaghetti chrom�s.

Il sort 500 000 bicycles par ann�e de cette usine, la plus grosse au Canada. Tous les Peugeot, tous les V�los-Sport, tous les CCM... Mais c'est quand on est pass�s � l'atelier des bicycles fly�es, comprenez � $ 1 500 et plus, que j'ai freak�. J'ai bien compris que l'autre putain �tait pr�t � me faire des infid�lit�s, � me sacrer-l� si on lui en avait donn� un plus beau que moi !�

J'aurais pu lui dire ce que le Petit Prince disait de sa rose : entre 500 000 je suis l'unique Mauve ! Mais je le connais, il m'aurait r�pondu quelque chose du genre : �Et ta soeur, elle grimpe aux arbres ?� ou pire : ��coeure-moi pas avec tes pou�mes de l'�ge d'or !�

J'ai laiss� faire. J'ai attendu, un peu plus tard, sur 1a route. Une grosse c�te. En plein milieu et en plein dans son effort, j'ai fait un flat ! Tralal�re !


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Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
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