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et le vélo

17 juillet 1984

En passant par Trinité-des-Monts

M'en allant à la Foire régionale de l'agneau, à Trinité-des-Monts, je me devais de grimper vers l'arrière-pays. Oups, s'cusez ! Il faut dire le «Haut Pays», arrière faisant, paraît-il, trop… arriéré !

Il y a bien des façons d'arriver à Trinité-des-Monts. Ou bien en faisant le grand tour par Rimouski. Ou bien, comme moi, qui arrivais par le traversier des Escoumins, par Trois-Pistoles. On accède alors à Trinité par d'abrupts chemins de terre, et on y arrive fatigué, mouillé de quelques orages et en guelant : non mais qu'est-ce que c'est que ce bled, sans hôtel, ni restaurant !

J'ai finalement couché chez l'habitant. Chez une dame Lebel, 76 ans, que tout le village appelle affectueusement Mémère… Et qui justement m'a raconté une autre façon d'arriver à Trinité-des-Monts ; pas mal plus fatiguante que la mienne…

Quand Mémère est arrivée au village, vers 1940, non seulement il n'y avait pas de restaurant ni d'hôtel, mais il n'y avait pas de village non plus ! Pas de route, seulement un chemin forestier. Et pas question d'aller se loger chez l'habitant, pas avec sept enfants dans ses jupes, ça ne se fait pas. Et d'ailleurs, quel habitant ? Elle était la première ou presque… Elle s'est bâti maison sur son lot de colonisation et… elle n'en a jamais fait une chronique dans La Presse !

Mais n'allez pas croire qu,elle m'a raconté ça pour me remettre à ma place, pas du tout ! Elle ne m'a même pas entendu ronchonner, et pour cause : elle est sourde !

C'est un petit bout de vieille de rien du tout. usée, courbée et toute plissée. Ses milliers de rides sont, en fait, toujours le même fil enroulé sur lui-même. Il suffirait de le tirer et il ne resterait plus de Mémère, qu'un peu de laine à terre.

Veuve depuis quelques années, elle habite avec le cadet de ses enfants, Alphège qui a mon âge, mais qu'elle traite, bien sûr, comme s'il avait encore 15 ans : « Ne rentre pas trop tard Tifège !»… Et Tifège patiemment : «Non Mémère, inquiétez-vous pas, je vais seulement soigner les animaux»… Elle a d'autres de ses enfants au village, et des brues, et 30 petits-enfants, et 15 petits-petits enfants… Et tout ce monde-là l'entoure de si près qu'elle en chante de bonheur, Mémère. Elle chante tout le temps. Remarquablement juste pour une sourde. Surtout des chansons de la Bolduc. « Un Canadien errant», et, aussi, durant que j'étais là : « Le maringouin, c'est une bibi-i-te qui pique-i-que…» Elle pétrit la pâte de ses galettes, et elle chante. Elle tricote, et elle chante. Elle se berce et elle chante. Et le soir, sur sa galerie, elle joue de l'accordéon… Ou alors elle égrenne un épi d'avoine, ou d'orge, en comptant les grains pour savoir comment sera la moisson…

Ce qu'elle fait ? Toutes sortes de choses. Des galettes, des confitures, des mitaines, des bas, des catalognes, des chemises pour Tifège… En sortant un petit bout de langue gênée sous son gros nez épaté, elle m'a dit :
- Savez-vous combien il a de chemises Tifège ? Jes les ai comptées l'autre jour… 46 ! Et elle rit. Quand elle rit, il y a mille fois plus de plis sur son visage ; on dirait la terre quand le soleil la fait craqueler après l'orage. Puis elle s'en va en trottinant, et en reprenant pour dixième fois de la journée : « Une bibi-i-te qui pique-i-que…»

Qu'est-ce qu'elle raconte ? Toutes sortes de choses. Avec cette naïveté et cette malice mêlées, particulières aux gens de la campagne qui racontent leur coin de pays. Allez donc savoir s'ils rient de vous, ou bien d'eux. Probablement un peu des deux…

Ici, dans la région, le gros changement s'est fait quand Lesage est arrivé avec son équipe du tonnerre. Vous vous rappelez y disait : «Faut que ça change !» Ça a bien changé aussi. Surtout grâce au Bien-être social… Il y avait bien des petits fermiers par ici. Quatre ou cinq vaches, un petit bout de champ… Ça vivait pas riches, mais ça vivait. Le premier qu'a tout vendu pour se mettre sur le Bien-être, les autres sont allés le voir : «Comment ça t'as un char neu ?» «Ben vous avez qu'à faire comme moi, qu'il leur a répondu, vendez vos quatre vaches pis attendez votre chèque de BS !» C'est c'qu'y'ont fait ! C'est comme ça que les petits fermiers ont presque tous disparu… C'est vrai qu'elle ne paie pas gros, par ici, la terre. À peine de quoi manger. Ça prend le gouvernement pour payer la bière…

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Mais entre deux chansons de la Bolduc, c'est surtout de la mort dont Mémère m'a parlé…

Et entre toutes les morts, la pire, celle à l'hospice :
- Une femme d'un village voisin, est morte y'a pas longtemps dans une maison de vieux, à ras Rivière-du-Loup. Elle avait élevé 17 enfants… À l'église, un de ces enfants-là m'a dit : «Maman est morte parce qu'elle n'était pas heureuse»… J'cré ben ! 17 enfants et pas un pour la garder chez eux…

Après cela, Mémère n'a pas chanté pour un moment, elle se berçait un peu plus nerveusement. Puis elle est allée dans le salon regarder la télévision. mais elle est soudain revenue dans la cuisine pour me raconter la mort de sa mère à elle… Comme on raconte parfois, à de purs étrangers qu'on ne reverra pas, des choses pour qu'ils les emportent, en nous laissant un peu plus légers…

- Maman a eu 20 enfants. Tous les ans elle en avait un. Une fois, il s'est passé 16 mois, et rien… Le curé est venu la voir pour lui demander pourquoi… On n'a jamais vu maman couchée sauf pour nous mettre au monde. Trois jours, à chaque fois, c'est tout, et elle était debout. Elle est morte à 46 ans. Elle n'était pas malade pourtant…

Oui, c'est juste ça ! C'est toute l'histoire de la mort de la mère à Mémère. C'est rien, j'sais bien, d'ailleurs vous remarquerez que ce n'est pas avec ces mortes-là qu'on fait les films et les romans. Si ces mortes-là ont beaucoup servi, ce n'est seulement, et plus modestement, que pour faire un pays…

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Le lendemain, je partais.

- Restez, je vais faire des galettes…

Je suis donc parti après les galettes ! Sans l'embrasser. Tifège m'avait averti : «Elle n'aime pas ça ! Aux Fêtes elle s'essuie la joue à chaque fois qu'on lui en donne un !

J'ai pédalé le cœur léger jusqu'à Rimouski. J'ai même fait un bout avec un vieux cyclo de Saint-Jérôme qui s'en allait en Nouvelle-Écosse. À un moment donné, il me dit :
- Cout'donc, tu chantes toujours de même quand tu fais du bicycle ?
- Non ! T'es chanceux, c'est un spécial aujourd'hui ! C'est une toune que je viens juste d'apprendre. Je la trouve très poétique, écoute bien les paroles : « Le maringouin, c'est une bibi-i-te qui pique-i-que…»

le mot du Mauve

Et voilà ! C'est moi qu'est pogné pour vous parler de la Foire régionale de l'agneau… On va là exprès pour ça, et il ne vous en dit pas un traître mot !

Pourtant c'était bien, pour une première année. Beaucoup de monde, une belle fête toute simple, dans la nature… La soirée d'ouverture a été particulièrement réussie. À un petit détail près : le député fédéral du comté, Eva Côté, a triomphé dans le rôle de la bergère aux gros sabots, en insistant grossièrement sur les argents que son gouvernement avait investi dans la région, pour la promotion du mouton. Et quand bien même que le gouvernement investirait dans le mouton, à ce que je sache, au bout du compte, c'est encore lui qui tond, non ?

Autre petite erreur de parcours de cette foire de l'agneau : le prix qu'il fallait payer pour y goûter. Si comme on l'a dit, la foire visait surtout à faire découvrir les qualités de cette viande, à $ 10 la modeste assiette de méchoui, les gens auront surtout découvert que l'agneau est hors de prix…


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Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
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