![]() et le v�lo |
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14 juillet 1984
Depuis que je suis parti que je cherche ce village qui me fera dire : � Ici ! C'est ici que je voudrais vivre, six mois par ann�e (et les autres six mois � Montr�al !)
Ce n'est pas un r�ve que je poursuis � coups de p�dales. Des villages comme celui que je cherche il en existe, je le sais, j'ai le bonheur d'en habiter un � une heure de Montr�al, au pied des montagnes du Vermont. Des villages qui ont pour nom Frelighsburg, Abercorn, Saint-Armand, Pigeon-Hill� depuis que je suis parti que je le cherche ce village qui me fera dire avec un petit serrement de c�ur : �Ici, c'est plus beau qu'� Frelighsburg!��
J'ai roul� pr�s de 1 000 kilom�tres avant de le trouver � Sainte-Rose-du-Nord.
A v�lo, de Chicoutimi, par la rive nord du Saguenay, il faut souffrir un peu pour m�riter Sainte-Rose-du-Nord. La pente est tr�s raide�
C'est du haut de la halte-pique-nique qui la domine, que Sainte-Rose est la plus belle. Sans doute parce que de l� on ne la voit pas. On ne fait que l'imaginer. Tout ce qu'on voit, c'est la rivi�re Saguenay dans la coul�e entre deux montagnes qui s'avancent loin sur l'eau. Une rivi`�re grande comme la mer, sal�e comme elle, avec des mar�es et des baleines blanches qui �taient bleues ce jour-l�, puisqu'elles aussi, il faut les imaginer, et que je les pr�f�res bleues sur le noir de l'eau.
Le soir baignait la vall�e d'une telle douceur que j'en ai oubli� l'heure, et quelques autres petites choses sans importance�
Trois kilom�tres en contre-bas, le village est forc�ment moins beau que d'en haut. Trois kilom�tres de descente� le village s'appelait, autrefois, �la Descente-des-Femmes�. La l�gende raconte que des Indiennes perdues dans les bois se seraient laiss� glisser de la montagne jusqu'� la rive, et auraient v�cu l��
Sainte-Rose est ce genre de village o� l'obligation de survivre en vase clos a �lev� des murs de silence entre les clans, ce qui n'emp�che pas chacun d'�tre le cousin de tout le monde, � force de mariages consanguins�
L'�tranger qui s'y installe est accept� pourvu qu'il se fasse discret. Mais qu'il montre le nez et on le montre du doigt, un peu plus : il est exclus !� C'est ce qui est arriv� � Marcel Bernier qui tenait � Outremont, rue Laurier, la plus originale des boutiques de fleurs de l'�le de Montr�al� Retir� � Sainte-Rose, il est all� mettre dans son salon, un mannequin nu et sans t�te que l'on aper�oit par la fen�tre, en passant dans la rue. Tout le village a d'abord dit que Bernier tenait un bordel. Puis on l'a somm� de cacher l'horrible chose avec des rideaux ! Non seulement Bernier a refus�, mais il a sao�l� l'audacieux venu lui faire cette requ�te au nom de la morale !
J'ai trouv� qu'il avait bien du guts, de braver tout le village, le petit fleuriste fly�. Mais au prix de la tranquilit� c'est peut �tre payer un peu cher le go�t des fleurs sauvages�
Sainte-Rose-du-Nord est le genre de village, sinon b�ni des dieux, du moins cit� en exemple par l'�v�que. Il n'y a pas si longtemps qu'une route la relie � la civilisation et � au p�ch�, et Sainte-Rose n'a pas encore tout � fait perdu l'habitude de se replier autour de son �glise. Le genre de village o� le conseil de la fabrique est plus actif que le conseil municipal�
Alors, forc�ment, ce fut tout un �v�nement lorsque l'�glise a br�l�, il y a deux ans� Le p�re �tienne s'en souvient comme si c'�tait hier :
- C'�tait un samedi soir, j'�tais � ras mon escalier apr�s lire la revue de Sainte-Anne, quand ma s�ur a r'ssout : ��tienne, tu vois donc pas que l'�glise est en feu !�� Comme j'y ai r�pondu : j'peux pas voir ce que j'regarde pas !�
Le p�re �tienne est LE personnage du village. Tr�s croyant il fait souvent dire des messes pour les �Biens de la Terre� comprenez pour qu'il pleuve ou fasse soleil. Il est tr�s fier des lettres que lui adresse le cardinal L�ger pour le remercier de ses dons� � 70 ans pass�s, c'est encore l'homme � tout faire du village, menuisier, charpentier� Il est aussi le conteur, mais se m�fiait un peu de moi :
- Les journaleux, c'est tous des menteux !
Les histoires du p�re �tienne ne sont pas toutes dr�les. Il est des choses dont on ne rit pas. Par exemple la religion... Comme celui-l�, mort en boisson, et dont le cercueil n'est jamais entr� � l'�glise ! Non monsieur ! On l'a laiss� sur le perron ! Portes ouertes pour qu'il entende la messe, mais il n'est jamais rentr� ! On avait la crainte de Dieu en ce temps-l�, monsieur !
Aujourd'hui, le p�re �tienne en a beaucoup contre la maudite anticipation des femmes�, comprenez : contre l'�mancipation de sa femme, qui r�pond � l'aimable pr�nom des Desneiges, et tient le stand de hot dogs sur le quai. Ne s'est-elle pas permis, l'hiver dernier, d'aller en Floride ! Remarquez qu'elle ne s'y est pas d�vergond�e, elle a pass� son temps � tricoter des tuques et des mitaines sur le bord de la plage, mais tout de m�me !� �tienne, lui, est-ce qu'il voyage !
- Jamais ! Si je voyageais ce serait comme le cardinal L�ger, pour ramener les brebis �gar�es, et je commencerais par Montr�al !
Le p�re �tienne n'aime pas la nouvelle �glise de Sainte-Rose. D'abord, il n'en aime pas la vo�te triangulaire :
- On dirait une grange � foin. C'est bien plus beau arrondi, comme la cath�drale de Chicoutimi�
Mais ce que le p�re �tienne ne prend pas de cette �glise-l�, mais alors ne prend vraiment pas, c'est son crucifix�
- C'est pas Notre-Seigneur, c'est un clown c't'affaire-l� !
- P�re �tienne !
- Quoi ? C'est pas vrai ! Vous me demandez mon �expression�, je vous la dis !
Le Christ de Sainte-Rose est tr�s sp�cial, c'est vrai. Il est fait d'une branche d'arbre, avec de chaque c�t�, perpendiculaires, des branches secondaires qui siginifient les bras. Au d�part, une bonne id�e, malheureusement g�t�e par une couronne d'�pines si fournie, qu'elle a l'allure, sur cette branche, d'un nid d'hirondelles. Il y a aussi ces monstrueux clous de huit pouces qui sortent des bras et des pieds� Un clown, non. Plut�t un papillon �pingl� sur une croix par un sado-maso�
Mais le pire n'est pas le Christ. Le pire c'est l'autel, les prie-dieux, et toutes les tables qui reposent sur des souches d'arbres, jusqu'au b�nitier qui s'inspire de l'art sacr� forestier ! Et tout cela, h�las, varathan� cent fois ! Et tout cela qui reluit, qui r�fl�te, qui jette mille feux� Notre p�re qui �tes au cieux� brillez pour eux !
Le p�re �tienne a rallum� son petit cigare en me jettant un regard soup�onneux :
- Qu'est-ce que vous allez dire de fameux sur nous, le journaleux ?
Rien p�re �tienne, rien. je vais le laisser dire � plus fameux que moi. �coutez cela p�re �tienne :
�Ils sont cr�dules, ils savent qu'il y a Dieu dans le ciel et restent persuad�s que nous venons de l�. Ils sont tr�s prompts � dire quelque pri�re que nous leur enseignons et font le signe de la croix��
C'est sign�, Christophe Colomb, le 12 novembre 1492.
| le mot du Mauve |
Il m'a fait promettre de ne pas vous en parler. �Dis-leur pas le Mauve, dis-leur pas, de toute fa�on, ils ne te croiront pas !�� Mais je vais vous le dire pareil. Savez-vous ce que j'ai vu entre Sainte-Fran�oise et Saint-M�dard, dans les terres en arri�re de Trois-Pistoles ? Un b�b� ours tout noir qui sortait du bois ! J'ai fig� net. Lui, pas du tout, il avait l'air de dire : � Mais je vous en prie, apr�s vous, ch�re bicyclette !�
Je suis pass�. Et lui, derri�re moi, a beno�tement travers� la route badoum, badoum� pas �nerv� une miette. En ours qu'a d�j� vu �a, un crapeau sur une bo�te d'allumettes�
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