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et le vélo

23 août 1974

Eddy Merckx n'a pas découvert l'Amérique

«Oui, non, ça va, ça va», j'écoutais Merckx d'une oreille et de l'autre j'entendais Jacques Brel chanter que les Flamandes ça danse sans rien dire. Plus j'avançais dans l'interview, plus je me disais, que celui-là en plus, pédalait sans rien dire.

Question : Monsieur Merckx, quel effet ça fait de ne plus être une vedette ? Vous êtes dans ce motel depuis trois jours, et ni le patron, ni les filles qui vous servent ne vous ont fait signer un seul autographe. Je leur ai demandé tout à l'heure si elles avaient entendu parler de vous avant les championnats du monde : non jamais. Est-ce que cela vous surprend ? Vous ennuie ?

Réponse : Pas du tout, ça m'arrange de ne pas être sollicité. J'ai la paix, comme ça, hein ...

Question : Jamais une célébrité du sport nord-américain n'aurrait choisi ce modeste motel, situé en bordure d'une grand-route, entre trois stations servvice et un terrain vague. Pourquoi disparaître dans l'anonymat la plus gris quand le cyclisme aurait tant besoin d'un champion chromé pour briller en Amérique du Nord ?

Réponse : Je suis bien ici, hein. C'est confortable tout de même, bien plus qu'à la caserne de l'Université, hein...

Bref, Merckx n'a rien compris à l'Amérique.

Et puis il y a quelqu'un, quelque part qui n'a pas fait son travail. Il fallait le présenter comme ça, le bel Eddy : d'abord les roulements de tambour de la garde zouave de Valleyfield. Attention, attention, voici, maintenant messieurs et mesdames, and now ladies and gentlemen, le monstre sur deux roues, l'homme aux cuisses d'acier, le géant bruxellois, le roi de la montagne, de la plaine, du sprint et du contre-la-montre, et qui n'en vit pas moins comme tout le monde, bien simplement, avec ses enfants et sa femme qui fait de l'excellente tarte aux abricots, il est ici, le voici, here he is Edddddy MEURX ! On l'applaudit bien fort.

Nouveaux roulements de tambour de la garde zouave de Valleyfield. Feu d'artifice. Coups de canon. Meilleurs voeux de la Reine (elle les envoie pour n'importe qui, suffit d'y téléphoner), Beauchamp au premier rang à côté de Pierre Proulx et des Barrette père et fils. La foule exulte, la foule hurle, la foule s'extasie : «Ah ben r'gard'on voir, y z'ont leur Jean Béliveau d'l'aute bord aussi». La foule qui vient de renifler l'odeur de l'idole se lance à la poursuite. L'HOMME de Coca-Cola peut enfin arriver et laisser sur chacune des traces de l'idole quelques caisses de coke que la foule boira en mettant 20 sous dans la fente.

Question : Pourquoi, pensez-vous, l'Union Cycliste Internationale a-t-elle accepté de tenir ces Championnats du monde à Montréal ?

Réponse : Parce que c'est ici qu'auront lieu les Jeux olympiques, et pour aider le cyclisme canadien à se développer.

Question : Vous ne croyez pas plutôt que c'est parce que le cyclisme professionnel s'essouffle en Europe, que sa caravane publicitaire aurait grand besoin d'être renflouée par quelques grands commanditaires nord-américains, comme Shell qui paiera la note des championnats du monde de 1977 au Vénézuéla ?

Réponse : Non, je ne crois pas. Les championnats du monde c'est d'abord pour les amateurs...

Merckx n'a rien compris à l'Amérique. Il faudrait le confier quelques semaines à Mad Dog Vachon qui lui expliquerait que les méchants on les aime plus méchants que lui. Et les gentils plus gentils aussi. Parce qu'on ne fait pas dans la nuance.

S'il s'obstine à se conduire comme un invité timide et pogné dans son bag d'européen (paraître en oubliant d'impressionner), bref, si Merckx n'est pas fichu de se faire une image un peu plus western, l'HOMME de la Labatt ne viendra plus le voir.

Et le cyclisme professionnel perdra une belle occasion de poser une roue sur le soi américain. C'est pourtant le moment. Les marchands de vélo font des affaires d'or. La moitié de la ville de Boston, des quartiers entiers de Chicago, d'Ottawa, Washington, les petites routes de Californie sont envahies par les cyclistes. Phénomène qui produira son élite dans quelques années, et l'élite cycliste à toujours été un bon véhicule publicitaire lorsque ceux qui le regardaient passer aimaient eux-mêmes le cyclisme.

«Ca va, ça va», me répondait comme je lui demandais des nouvelles de sa santé.

Ça irait pourtant beaucoup mieux s'il se montrait la face ! Il a tout pour plaire ce garçon-là. D'abord il n'est pas français, mais il le parle. Ensuite sans être beau, il a une gueule intéressante, avec son regard noir tout charbonné de gros sourcils broussailleux, et cette fossette qui a creusé sa rigole sous son nez en lui donnant l'air d'un enfant qui boude.

Quand je l'ai rencontré, il venait de pédaler 180 milles d'entraînement. Pourtant c'est encore sur sa bicyclette qu'il a franchi la distance qui le séparait de sa chambre à la salle à dîner du motel. Comme si pédaler était pour lui un geste plus naturel que marcher.

Il s'est assis au bout d'une table où avaient pris place d'autres coureurs de l'équipe. Et les coudes sur la nappe, il a mangé une assiette de crudités, un spaghetti, un rib steak avec de la purée et des haricots verts, et une demi-tarte aux pommes, tout cela arrosé à la bière. Le repas a duré une demi-heure tout au plus, alors forcément de temps en temps il parlait la bouche pleine. Mais il a aussi blagué la serveuse qui n'a pas voulu répéter ce qu'il avait dit parce que "c'est personnel", m'a-t-elle expliqué.

Ensuite je l'ai accompagné jusqu'à la porte de sa chambre. Mais nous ne sommes pas entrés parce qu'il n'avait pas la clef. Il s'est affalé dans un vieux fauteuil.

Question : Peu importe que vous gagniez dimanche, pour tout le monde vous resterez l'incontestable champion du cyclisme sur route. De toute façon, gagner ne vous paierait pas beaucoup plus : on raconte que vous êtes si cher qu'il n'est plus possible de vous acheter. Pourquoi courrez-vous dimanche si ce n'est ni pour la gloire, ni pour 1'argent ? Pour respecter un contrat ?

Réponse : Pour le prestige. Comme il se doutait que c'était un mot que je ne comprenais pas bien, il m'a regardé avant de me répéter : « Pour le prestige». Quand je vous disais qu'il a tout pour plaire.

Question : Est-ce vrai qu'il est possible d'acheter un championnat du monde ? Il y a quatre ans en Angleterre, le Belge Monséré avait dénoncé Gimondi qui, disait-il, avait essayé de le soudoyer. Il se trouve même des gens pour ne pas trouver normale votre quatrième place l'an dernier à Barcelone...

Réponse : Non.

Alors pour nous reposer, on a parlé cyclisme. Bien peu, parce qu'il était persuadé que je n'y connaisais rien. Il m'a quand même dit que les adversaires qu'il redoutait le plus pour dimanche étaient les Italiens. «Moser, ai-je insisté ? Bitossi, m'a-t-il corrigé». Il m'a raconté aussi que les informations qu'on lui avait donné sur le parcours étaient contradictoires : « Les journalistes belges disent que c'est un parcours facile. Mais je connais d'autres personnes qui disent qu'il est difficile. »

Il va le voir ce matin le parcours. Je l'invite à faire une halte en haut du Mont-Royal et de prendre le temps de jetter un regard sur l'Amérique.


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Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
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