![]() et le v�lo |
|---|
16 ao�t 1974
Coin C�te-des-Neiges et Lacombe, 18 heures, hier soir. Du lourd trafic surgissent deux coureurs cyclistes qui s'arr�tent au feu rouge ... sans mettre pied � terre. Comme ils le font sur la piste, les coureurs restent sur place en �quilibre sur leur roue avant. Amus�s, quelques passants les montrent du doigt se demandant par quel prodige ils peuvent rester en selle sans rouler et sans tomber.
Rue Christophe-Colomb, 20 heures, hier soir. En file indienne quatre coureurs hollandais d�valent sous le tunnel apr�s Rosemont, doublent les voitures � gauche et surpris par le virage � angle droit le long du parc, coupent � droite sous le nez d'une Pinto. M�dus�, le chauffeur donne un coup de frein inutile : les coureurs sont d�j� loin, quatre dos arrondis qui moutonnent sur St-Gr�goire.
Les championnats du monde cycliste sont en ville. J'�cris aujourd'hui pour ceux qui ne le savent pas encore, pour le chauffeur de la Pinto qui a r�agi en portant un doigt � sa tempe, pour les badauds de C�te-des-Neiges qui ne retiendront des championnats qu'un innocent num�ro de cirque, pour tous ceux-l� qui n'iront pas � l'Universit� de Montr�al voir de quoi il retourne, pour celui-l� aussi qui, l'autre jour, m'a serr� contre la bordure du trottoir et m'a cri� par la vitre baiss�e de son char plastifi� rouge-et-or : � P�dale grand c..., p�dale �a d�niaise ! �
Je voudrais leur parler de cyclisme comme il faudrait parler "baseball" aux Yougoslaves : avec beaucoup de patiente douceur.
Enfin la trottinette sortit des limbes et la premi�re vraie bicyclette (avec cha�ne et roue arri�re motrice) fut construite en Angleterre en 1889. D�s 1881 des courses �taient organis�es, les plus anciennes �tant Bordeaux-Paris et Paris-Brest. � cette �poque-l�, seule la premi�re place importait.
C'est seulement beaucoup plus tard qu'un coureur fran�ais du nom de Raymond Poulidor r�habilita la seconde place en snobant la premi�re tout au long d'une �pique carri�re qui dure encore.
C'est l� toute l'histoire du cyclisme, sport qui souleva jadis des passions fanatiques en Italie, en France, en Belgique, en Espagne et m�me en Suisse et au Luxembourg avant que les �piciers ne transforment les coureurs en hommes-sandwiches qui mouillent de leur sueur des r�clames pour appareils m�nagers, eaux min�rales et cr�me-glac�e.
C'est ainsi que l'apoth�ose des championnats du monde de cyclisme, la course sur route des professionnels, n'est devenue qu'une occasion de plus, pour les marchands de faire mousser leur poudre � savon, et pour quelques coureurs, l'occasion de n�gocier un meilleur contrat avec lesdits marchands.
Les coureurs professionnels appartiennent tous � des �quipes de marque. L'unique Eddie Merckx est repr�sentant pour une fabrique de saucisson et de nouilles (Malteni), et l'actuel champion du monde, l'italien F�lice Gimondi travaillait lui pour une fabrique de meubles (Salvarani).
Les coureurs signent durant l'hiver des contrats qui les lient � ces entreprises qui leur paient un salaire fixe, en plus de primes en cas de victoire et autres arrangements. Dans leur grande majorit�, ces coureurs sont plut�t mal pay�s. 60 � 70 pour cent d'entre eux ne gagnent pas plus de $5,000 par an.
Comme nos joueurs de hockey, la plupart des coureurs viennent du milieux ouvrier ou rural. Peu d'universitaires parmi eux. Rarement des colosses, mais des durs � la t�che et � la souffrance. Ils font un m�tier difficile, p�nible et mal pay�.
Cependant, dans chaque �quipe on retrouve un ou deux leaders qui sont charg�s de gagner des courses. C'est le cas de Merckx bien s�r, de Gimondi, de Poulidor, et d'une trentaine d'autres au maximum. Tout le reste du peloton est � leur service, on les appelait autrefois les "domestiques" ou les "porteurs d'eau", on ne les d�signe plus ainsi pour m�nager leur susceptibilit� mais ils continuent � �tre d�vou�s corps et �me aux grands patrons qui les r�compensent parfois par de g�n�reux pourboires. �tre au service d'un grand patron, �a veut dire lui donner sa roue quand il cr�ve, l'attendre quand il est en difficult�, le moucher quand il a du rhume, le border et lui chanter une berceuse le soir pour l'endormir.
Officiellement, au Championnat du monde, le peloton est form� d'�quipes nationales. Merckx repr�sente alors la Belgique et non plus sa fabrique de nouilles et de saucisson. Officieusement ce n'est pas aussi simple. A l'int�rieur d'une �quipe nationale se retrouvent des coureurs qui ont souvent �t� adversaires toute la saison, et les pactes sign�s peur l'occasion ne sont pas toujours respect�s pendant la course.
De toute fa�on, cette course qui d�signe le champion du monde n'est qu'une course de plus dans la saison. Si l'Union Cycliste Internationale �tait vraiment s�rieuse elle tiendrait comme la F�d�ration Internationale de ski un classement cumulatif de toutes les �preuves de l'ann�e, plut�t que de se choisir un champion au hasard d'une seule course.
Il est arriv� plusieurs fois dans le pass� que le championnat du monde soit remport� par un coureur dont personne n'avait jamais entendu parler avant et plus du tout apr�s ! Il est arriv� aussi que certains coureurs se chargent de "planifier" le hasard. � Leicester, il y a quatre ans, on est pass� tout pr�s d'un scandale alors que le Belge Monsere a accus� Gimondi d'avoir tent� de le soudoyer dans les derniers milles pour qu'il le laisse gagner.
Il faut reconna�tre que la situation est tentante. Mettez-vous une seconde � la place d'un champion qui a connu une mauvaise saison. Il peut sauver tout cela avec un titre ronflant qui ne signifie pas grand-chose et qui est n�gociable ! Qu'est-ce que vous voulez que le titre de champion du monde ajoute de plus � la gloire d'un Eddie Merckx ? �a fait exactement cent ans qu'il r�gne sur le cyclisme professionnel, qu'il domine ses adversaires de la t�te et des �paules. C'est s�r qu'il ne fera pas de ce championnat une question de vie ou de mort...
Heureusement, le cyclisme ne se r�sume pas au seul peloton des professionnels. Il y a aussi des amateurs, sur route, et sur piste. Le cyclisme amateur est actuellement domin� par les pays socialistes, ce qui se comprend d'autant plus facilement que dans les pays d'Europe occidentale, lorsqu'un amateur est vraiment tr�s bon, il passe professionnel ! (Il y a quelques exceptions, comme le Fran�ais Daniel Morelon, six fois champion du monde de vitesse et qui va s�rement le devenir une septi�me fois ce soir. Si Morelon est rest� amateur aussi longtemps, c'est tout simplement parce que la piste n'est pas rentable chez les pros. M�me les Fran�ais vous le diront, Morelon gagne mieux sa vie comme "amateur" qu'il ne la gagnerait comme professionnel.
Pour revenir aux "amateurs", avec guillemets aussi, des pays socialistes, ils sont arriv�s dans le cyclisme, il y a une quinzaine d'ann�es avec le m�me s�rieux, la m�me rigueur qu'ils ont abord� les autres sports. Polonais et Sovi�tiques sont s�rement les athl�tes les mieux entra�n�s des pr�sents championnats du monde. Et leur technique, pour �tre moins spontan�e que celle des Italiens ou des Belges, n'en est pas moins irr�prochable.
Mais pour les appr�cier et suivre ce qui se passe sur la piste il faut un minimum de connaissances cyclistes. Celui qui n'a jamais vu un match poursuite, risque de trouver le temps long un apr�s-midi d'�liminatoire � la piste de l'Universit� de Montr�al... s'il ne trouve personne pour lui expliquer ce qui se passe !
Le programme est tr�s charg�, et m�me surcharg� d'�preuves fort discutables, comme le demi-fond (c'est la derni�re ann�e qu'on le court) et comme toutes les �preuves pour professionnels sur piste. Les d�bouch�s pour un champion pro de poursuite ou de vitesse sont plut�t rares entre deux championnats du monde. Ces sp�cialistes ne peuvent, de fait, se faire valoir que durant les Six-jours ... ce cirque qui se d�place de ville en ville durant la saison hivernale, comme le font les lutteurs � l'ann�e longue.
Maintenant si vous vous demandez peut-�tre pourquoi l'Union cycliste internationales tient tant � ces championnats du monde annuels ?
Je vais vous laisser trouver la r�ponse tout seul. Mais je peux tout de m�me vous donner un indice en vous disant que ce n'est pas pour la seule gloire du sport !
page mise en archives par SVP

Consultez
notre ENCYCLOP�DIE sportive