11 septembre 2006
Pierre Foglia
Chère Émilie
Je viens de relire cette entrevue que vous m'aviez accordée au parc Montsouris, à Paris. Un bonheur d'entrevue. La plus belle qui m'ait jamais donnée un athlète. Vous m'avez parlé de sport ce jour-là comme n'en parlent jamais les athlètes. Avec une culture (de leur propre sport) qu'ont rarement les athlètes. Avec une maturité - vous aviez 22 ans - qui n'était certainement pas de votre âge.
J'étais allé vous attendre à la porte de la Cité universitaire où vous logiez durant ces Championnats du monde d'athlétisme. Le parc Montsouris est juste en face, c'était à la fin d'août, une journée très chaude, on s'était assis sur un banc. Un vieux monsieur était passé en joggant, vous aviez souri et vous m'aviez dit :
Quand j'aurai 60 ans, moi aussi j'irai faire mon jogging. De penser à cela maintenant, alors que j'ai 22 ans, me rend étrangement confiante en mon avenir. Tant que je vais courir, jogger, je serai heureuse. Pour moi, courir est d'abord une manière de vivre. Je ne vous parle pas comme athlète, je vous parle comme humain, comme primate.
Vous aviez dit primate. Vous étiez alors en biologie à Simon Fraser. L'homme est le seul primate capable de courir sur deux jambes avec une certaine efficacité, un « efficient bipède », aviez-vous ajouté avant de revenir au coeur de notre propos, au coeur du sport, au coeur de votre vie.
C'est ce qui m'avait tant séduit chez vous, cet admirable coeur à corps que vous aviez avec le sport. Il entrait si exactement dans mes vues que, à l'instant même, je vous ai élue, en secret, ma petite fiancée du sport. Je vous aurais embrassée quand vous avez dit :
Si vous me donniez le choix, là tout suite, devenir une grande championne et après cela ne plus jamais courir, ou bien arrêter tout de suite la compétition et pouvoir jogger tout ma vie, je choisirais sans hésiter de jogger toute ma vie.
Je vous avais découverte alors que vous aviez 16 ans. Dixième au championnat du monde junior de cross au Maroc - en fait, deuxième derrière les Africaines, sur une autre planète. Quelques années plus tard, je vous ai croisée à la boutique de course Endurance, où vous avez été brièvement vendeuse, et malheureuse comme tout. Vous étiez alors blessée et votre carrière était entre parenthèses.
Vous êtes partie peu après pour Vancouver, où vous êtes véritablement devenue une grande fille, je veux dire une grande athlète. L'égale de celles que vous admiriez. Vous les avez bien fait rire, un jour que vous étiez allée jogger avec elles, en leur avouant que vous aviez leur photo sur le mur de votre chambre.
À Paris, vous êtes descendue sous les 15 minutes au 5 km. La première Canadienne en moins d'un quart d'heure. Dieu qu'on était énervé dans les gradins. À Athènes, par contre, cela ne s'est pas très bien passé et je crois que vous en avez été profondément meurtrie. Vous avez léché vos blessures toute une année et puis ce coup de téléphone fébrile :
Je vous l'annonce en primeur, c'est fini, je ne courrai plus, du moins pour les deux prochaines années. Je souffre d'ostéoporose.
Deux mois plus tard, c'était au début de la présente année, vous couriez à l'Île-des- Soeurs, je ne sais plus si c'est sur 5 ou 10 km, mais votre chrono n'était pas celui d'un fille malade. Un médicament miracle vous avait guérie, disiez-vous. Nouveau rebondissement durant l'été, vous abandonniez la piste pour vous consacrer au marathon. Vous nous donniez rendez-vous le 5 novembre à New York. Vous visiez 2 h 35.
Holà, jeune fille !
Vous avouerai-je que je vous ai trouvée fébrile ? Vous m'aviez téléphoné pour m'annoncer votre déménagement à Ottawa, où résidait votre nouvel entraîneur. Vous m'aviez dit : je passe à votre bureau demain et on va jogger dans le Vieux-Montréal, on parlera de tout cela, si vous voulez. Vous aimiez bien venir à La Presse, mais j'avais des obligations ce jour-là, et vous le lendemain. Vous alliez dans un camp parler de sport aux enfants, ce que vous faisiez souvent. Je crois même que c'était au collège Saint-Sacrement de Terrebonne, que vous avez fréquenté petite et où le goût de la course vous est venu.
On s'est reparlé une fois depuis. Je vous avais demandé : pourquoi le marathon, Émilie ? Vous n'avez que 25 ans, c'est une spécialité de vieux, le marathon. Vous m'aviez renvoyé à notre entrevue du parc Montsouris. Rappelez-vous, monsieur le journaliste, je vous avais dit que j'étais vieille, que je l'ai toujours été.
C'est vrai, vous aviez dit ça. Je viens de relire ce passage-là : J'étais déjà vieille à 10, 12 ans. Aujourd'hui j'ai 22 ans et je fais tout le temps des trucs de vieux.
Je vous avais demandé : comme quoi ? Vous m'aviez répondu : comme prendre une marche avec ma mère. Donc, vous étiez vieille, Émilie. Pourtant, vous êtes morte comme une petite jeune, en conduisant trop vite.
Et puis c'est très embêtant, j'avais fait ce pari avec votre ami Laurent (Godbout) sur votre chrono à New York. Lui disait moins de 2 h 40. Moi, je disais plus. On ne saura jamais. Allez, je plaisantais. C'est pour ne pas pleurer.
Allez en paix, ma petite fiancée du sport, et permettez que je vous embrasse pour la première fois.
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