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10 juin 2006

Le bien, la beauté et les Îles-de-la-Madeleine

Pierre Foglia

Qu'est-ce que le bien ? Avant, c'était une question compliquée à laquelle on avait trouvé une réponse simple pour ne pas trop mêler les gens : le bien, c'est Dieu.

Curieusement, depuis que Dieu n'existe plus, enfin beaucoup moins qu'avant dans nos contrées civilisées, la réponse est encore plus simple.

Qu'est-ce que le bien ?

Le bien est quelque chose que l'on fait.

On peut parler du bien. On peut écrire des traités sur le bien. Organiser des conférences sur le bien. Décerner des prix à ceux qui font le bien le plus et le mieux. Reste que le bien n'existe pas tant qu'on ne le fait pas. Dire de quelqu'un : c'est un homme de bien, c'est une femme de bien, ce n'est pas porter un jugement moral. C'est juste constater que ce bonhomme, cette bonne femme fait quelque chose qui est bien.

Oui, mais comment sait-on que le bien est bien ?

Hé, ho, vous n'allez pas m'emmerder toute la matinée avec vos questions morales, je viens de vous dire que le bien n'était pas moral ni amoral. Résumons comme ceci : le bien est quelque chose que l'on ne fait pas pour soi. Ça vous va, comme raccourci ?

Prenez Françoise Wera. Une dame au début de la soixantaine. Elle a passé sa vie dans le culturel, cofondatrice du festival de cinéma africain Vue d'Afrique, animatrice à Radio Centre-Ville. Tout récemment, elle a découvert les Îles-de-la-Madeleine. Et elle en est tombée amoureuse. Rien d'original là-dedans, tout le monde tombe amoureux des Îles-de-la-Madeleine, sauf moi, je vous raconterai une autre fois pourquoi.

Donc, Françoise Wera est aux Îles, dans un champ en surplomb de la mer. Il y a un bateau qui passe au loin, il y a une colonie de phoques sur des rochers en contrebas, elle vient de croiser un renard, paraît qu'il y a plein de renards. Tout est très bleu et très vert, sauf le renard, qui est brun. Mon Dieu, mon Dieu, tant de beauté, se dit la dame. Ça, non plus, ce n'est pas très original. C'est ce que tout le monde dit. Et ce qui suit, normalement, c'est : je vais revenir l'an prochain. Ou comme j'aimerais vivre ici. Ou encore : peut-être m'acheter un terrain, me construire une maison.

Dans le cas de Françoise Wera, c'est sorti autrement. Après mon Dieu, mon Dieu, tant de beauté, ce qui est sorti, c'est : avec qui pourrais-je partager tant de beauté ?

La réponse lui est venue immédiatement : avec des enfants. Des enfants de Montréal. Des enfants qui viendraient des quartiers de Montréal les plus éloignés de la mer. Mettons Côte-des-Neiges. Mettons Hochelaga-Maisonneuve.

C'est ainsi que surgit le bien, le plus souvent : par l'envie spontanée de partager. Ce qui est un peu particulier ici, c'est que l'on veuille partager de la beauté. L'humanitaire donne plus couramment dans la bonté que dans la beauté, à cause du prix. La beauté est hors de prix. La beauté est un luxe que le bien ne peut pas se payer souvent.

Envoyer un enfant aux Îles, 10 jours sous la tente, aller en avion, retour en autobus avec un dodo dans le traversier vers Souris, autour de 2000 $.

Il y aura deux groupes de huit enfants. Un groupe en juillet, un autre en août. Un d'Hochelaga-Maisonneuve. L'autre de Côte-des-Neiges. Des 11-12 ans. Quatre garçons, quatre filles dans chaque groupe. Ils seront reçus par deux garçons et deux filles des Îles. Ils coucheront sous de magnifiques iourtes blanches, j'étais là vendredi soir quand on a montré à ceux de Côte-des-Neiges des photos les iourtes, des phoques, de la mer, du bateau qui passe au loin et même d'un bébé renard très curieux qui met son nez à la porte d'une des iourtes et qui a l'air de se demander, c'est quand ils arrivent ? On voit qu'il a hâte.

Nous disions 2000 $ par enfant. Françoise Wera, bien sûr, n'a pas un sou. Façon de parler. Elle a, comme vous et moi, environ trois sous et demi. Elle en met un et demi dans le projet. Pour le reste, elle est allée voir le Dr Julien. Il a dit oui tout de suite. C'est tout à fait son genre de truc.

Dois-je vraiment vous présenter le pédiatre Gilles Julien ? Père de la pédiatrie sociale au Québec, deux centres de services préventifs à l'enfance, justement dans Côte-des-Neiges et dans Hochelaga-Maisonneuve, personnalité de La Presse je ne sais plus en quelle année, vous y êtes ? Le genre de pédiatre qui n'écrit pas de livre pour dire aux mères quoi faire, qui se contrecrisse que les enfants aillent à la garderie ou soient gardés par les parents, du moment qu'ils ne sont pas trop gelés. Vous me suivez toujours ? Et quand ils sont trop gelés, il n'appelle pas la police ni la DPJ, quand c'est possible de ne pas les appeler, bien sûr. Il parle aux parents, trouve un endroit où l'enfant pourra manger, dormir en sécurité.

Douze mille articles ont déjà été écrits sur le Dr Julien, je l'ai connu il y a 100 ans, bien avant tout ça. J'avais entendu parler d'un docteur qui faisait ses visites à vélo, j'étais allé le rencontrer. Je l'avais invité à venir pédaler mes collines. Il se débrouillait pas trop mal, mais je lui avais quand même conseillé de rester dans l'humanitaire. Je trouvais que son avenir était plus dans l'humanitaire que dans la pédale.

Il m'a écouté à moitié. Il a continué de rouler. Une année sur deux ou trois, au mois de juin, avec des copains, il va aux Îles-de-la-Madeleine à vélo. Alors quand Françoise Wera est venue lui parler de son projet, il a tout de suite eu l'idée de joindre l'utile à la pédale : il fera son trip aux Îles comme d'habitude, mais il fera commanditer chacun des 1200 kilomètres qui y mènent. Il m'a appelé.

Tu viens avec nous aux Îles? Tu serais le parrain de notre randonnée.

Je suis nul comme parrain. J'aime pas les Îles. Pis quand je roule, je roule pour rouler, pas pour une oeuvre.

Toujours aussi tête de vache ?

On est allés manger l'autre midi dans son coin. II n'a pas changé. Toujours allumé sans être illuminé, malgré tout ce battage médiatique. Faudrait lui donner une médaille rien que pour cela. Bref, on a convenu que je serais au départ de son expédition. Cela se fera ce lundi entre 8 h et 9 h, 1600, rue Aylwin. Il y aura le Dr Julien, le Dr Proulx, de la direction de la santé publique, l'écrivain Louis Émond, Patrice Rodriguez, coordonnateur de quelque chose. Ils devraient arriver aux Îles vers la fin de la semaine. Je leur ferai un tout petit brin de conduite.

Il y aura aussi Françoise Wera, mais elle ne pédale pas. Il y aura les enfants, qui viendront saluer le doc avant d'aller à l'école.

Les enfants... j'ai rencontré les huit de Côte-des-Neiges mardi, on les avait réunis pour leur parler des Îles. On leur a distribué la liste des trucs qu'ils devront apporter : un chapeau, un pyjama ou une jaquette, 10 paires de chaussettes, leur nom cousu dessus...

Je ne suis pas très doué avec les enfants, les miens pourraient vous le confirmer. Je ne sais jamais trop quoi en dire. À moins qu'ils soient malades, ou battus, ou qu'ils meurent de faim. Les autres sont plates, je trouve. Sont là, c'est tout. N'ont pas lu Proust. N'ont pas vu Dogville, le plus grand film de toute l'histoire du cinéma. Préfèrent le McDo à une tarte aux poireaux. Vivent dans le présent tout le temps. Ne se souviennent même pas où ils sont allés en vacances l'an dernier...

Y es-tu allée, au moins ?

Je ne crois pas.

Celle-là s'appelle Vashini, une Sri-Lankaise. Comment ça va, Vashini ? As-tu lu Proust ? Aimes-tu les poireaux ? Ben tu vas en manger pareil, ma petite fille. Les Îles-de-la-Madeleine, c'est juste ça, des champs de poireaux à perte du vue. De la soupe de poireaux. Poireaux en salade, poireaux au four, poireaux farcis, poireaux, poireaux, mangent que ça, les gens, là-bas, avec du phoque bouilli. Es-tu sûre de vouloir y aller pareil ?

Voui.

Dans la même rangée que Vashini, il y avait Maelyss, même âge. Maelyss vient du Cameroun en passant par la Bretagne. Dans la même rangée encore, Hazeleen, des Philippines. Les trois fréquentent l'école Saint-Pascal-Baylon, dans Côte-des-Neiges. Au fond de la salle, il y avait Eddyli, de la République dominicaine. Je vous donne les pays, mais ce sont toutes de petites Québécoises qui vont à l'école française (elles n'ont pas le choix !). Il y avait aussi quatre garçons : Shuaib, du Nigeria, Abraham, du Salvador, et Ivan, des Philippines. Les gamins viennent de l'école des Nations, sauf un, qui vient de l'école Petit-Chapiteau, mais sont tous de Côte-des-Neiges. J'en ai oublié un, c'est vrai, le plus timide, Victor. D'où viens-tu, Victor ?

Du Laos, mais je suis né en Saskatchewan.

Quelle époque !

QUOI ?
• Deux camps de vacances aux Îles-dela-Madeleine, en juillet et août.
• Vingt-quatre enfants en tout, huit de Côte-des-Neiges, huit d'Hochelaga-Maisonneuve, huit des Iles.
• Dans cinq iourtes (grandes tentes rondes) dressées dans un lieu retiré au bord de la mer.
• Ces camps sont organisés par La Mouvée (Françoise Wera), en collaboration avec le Dr Gilles Julien et ses Centres de services préventifs à l'enfance (CSPE).

COMMENT ?
Lundi 12 juin, une équipe de cyclistes ayant à sa tête le Dr Julien partira du 1601, rue Aylwin, en direction des Îles-de-la-Madeleine. Quelque 1200 kilomètres, que vous pouvez commanditer directement sur place (le départ se fera entre 8 h et 9 h), par la poste (Fondation pour la promotion de la pédiatrie sociale au profit des camps découvertes, 1601, rue Aylwin, Montréal, H1W 3B9), par téléphone (514 527-3777) ou en ligne.


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Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
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