7 juillet 2005

Brienne-le-Ch�teau
J'�tais dans la salle � man ger du bar-h�tel La Croix Blanche quand Jacques Rogge, en direct de Singapour, a ouvert l'enveloppe. La serveuse m'apportait mon andouillette, elle s'est d�viss�e la t�te vers la t�l�. Londres, a annonc� Jacques Rogge. Je le savais ! a dit la serveuse en d�posant mon assiette.
C'est politique, a-t-elle ajout�.
Que voulez-vous dire ?
C'est politique. C'est politique. C'est Blair, c'est Bush, tout �a. Je vous apporte la moutarde.
J'ai devanc� le Tour de France d'une demi-�tape. Je suis � Brienne-le-Ch�teau, une petite ville de 4000 habitants. On est dans cette France profonde et m�me un peu creuse que je connais bien - j'ai �t� �lev� pas tr�s loin d'ici -, cette France tristounette d'avance qui n'a vraiment pas besoin d'une mauvaise nouvelle pour �tre plus crapoteuse encore.
Brienne-le-Ch�teau, c'est une scierie, une coop�rative agricole, une caserne militaire, un centre de d�chets nucl�aires pas tr�s loin. Dans les champs alentour, on cultive la betterave sucri�re. Le maire est chiraquien. Pour les touristes, rien. Ah si ! d'anciennes carri�res o� l'on p�che la carpe, de nuit, des Anglais surtout. Le ch�teau ? On y met les fous. D�j�, dans mon temps, on disait : on va te mener � Brienne.
Cette France-l� n'avait peut-�tre pas tant besoin des Jeux olympiques de 2012. Mais ce dont elle avait encore moins besoin, c'est d'une autre d�faite. D'un autre repli sur elle-m�me.
Apr�s mon caf�, je suis all� prendre le pouls de la ville. Chez Hurni-Chaussures, la propri�taire a hauss� les �paules : il ne faut s'�tonner de rien, la France est un pays de perdants.
J'ai appris la nouvelle � deux jeunes femmes qui entraient � l'�picerie Petit Casino : Ah merde ! Londres ! Ah merde, merde alors ! On avait pourtant le meilleur dossier. Ce n'est pas affaire de dossier, a rigol� l'�picier. C'est affaire de succ�s. Les Anglais ont une �conomie forte, pas de ch�mage. Le succ�s attire le succ�s. Y'a rien qui marche en France, les gens du CIO ont donn� leur truc aux Anglais, c'est normal.
Il faisait un temps de Toussaint hier sur la France, un temps d'anglais, ciel bas, pluie froide. Mais ce n'est pas qu'une histoire de m�t�o. C'est aussi affaire de naus�e, sournoise, qui barbouille le coeur et l'esprit. Comment ne pas repenser � la France triomphante de 1998? Sa Coupe du monde � bout de bras, belle, exub�rante. On vantait alors son m�tissage, son ouverture au monde. Comment en est-elle arriv�e � cette morosit�, elle qui illuminait ? � ce repli, elle qui �patait la galerie ?
Pourquoi ce d�clin ? Au fait, quel d�clin ? Est-ce d�cliner que de tenir � un mod�le social qui prot�ge, mieux que n'importe quel autre au monde, les malades, les vieux, les ch�meurs ? Les Fran�ais �taient nombreux hier soir � se demander si le non du CIO n'�tait pas, par hasard, un non � cette France sociale-l�. � se demander, comme la serveuse du bar-h�tel de la Croix Blanche de Brienne-le-Ch�teau, si les Jeux olympiques, exemple triomphant du lib�ralisme ambiant, n'avaient pas lev� le nez sur le pays le plus � gauche de l'Europe ?
Au bar du Centre, place de la R�publique, qui fait PMU, le crayon � la main, les clients �tudiaient le Pari-Turf. Une minute, m'a dit Manu. Il est all� jouer le 9 et le 11, coupl�-plac�: bon, ces jeux que nous n'aurons pas, ils les ont donc donn�s aux Anglais ? Et �a vous �tonne ? Mais c'est tout � fait dans la continuit� de notre refus de l'Europe du 29 mai dernier.
Avez-vous vot� contre la Constitution europ�enne ?
Mais bien s�r, monsieur le journaliste canadien. J'habite Saint-Denis-de-l'H�tel, une petite ville du Loiret. On a une usine am�ricaine qui fabrique de la bouffe pour animaux, la Master Food, 1000 employ�s, elle va d�m�nager en Pologne pour des raisons de co�ts de production... pourquoi je voterais pour une Europe qui va envoyer au ch�mage tous mes amis ?
Justement, les jeux auraient cr�� 60 000 emplois.
Je les voulais bien, moi, ces jeux. Vous me demandez pourquoi on ne les a pas eus, je tente de vous expliquer...
D�chir�e de l'int�rieur depuis le 29 mai, depuis ce r�f�rendum qui a pratiquement condamn� l'Europe, la France comptait sur ce grand projet pour refaire son unit�, pour rebondir, pour retrouver sa fiert�. Au d�but de l'apr�s-midi hier, on l'a sentie basculer tout enti�re dans le doute.
Au caf� Le Chat, il y avait des Anglais de Scunthorpe pr�s de Hull, des p�cheurs de carpe, ils ne savaient pas pour Londres. Je leur ai dit. Cela ne les a pas fait hurler de joie. Nigel, qui ber�ait le petit Jason, dans ses bras m'a dit bof, on aurait d� les laisser aux Frenchies, �a va nous co�ter cher !
Vers la fin de l'apr�s-midi, je suis all� jogger dans la for�t d'Orient toute proche, qui est une des plus grandes et une des plus belles for�ts de France. Je me suis perdu par des sentiers oubli�s du progr�s qui coupaient � travers des champs entiers de coquelicots. La pluie m'a surpris au retour, comme j'entrais dans Brienne, elle s'est mise � tomber tr�s dru. Je vous dirais bien que suis entr� dans le premier commerce venu pour m'abriter, mais je l'avais rep�r� lors de mon premier tour de ville : Les pompes fun�bres Lartillier.
Oui, monsieur ?
C'est pour un enterrement.
Le v�tre ?
Non. La France.
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