3 juillet 2005

Pas déjà ?

Challans
Se pourrait-il que le Tour soit déjà terminé ? Après 19 kilomètres seulement ?Il se pourrait, en effet. On se doutait que ce contre-la-montre en bordure de mer, avec ses interminables lignes droites, ferait de gros dégâts. On comptait Lance Armstrong parmi les victimes. On se disait que Jan Ullrich allait frapper un grand coup. Que c'était un parcours pour lui. Pour un cheval. Pour une bête. Qu'il allait dominer l'Américain en puissance.

C'est le contraire qui s'est produit. Parti une minute après l'Allemand, Armstrong l'a rejoint au 15e kilomètre. 15 ri-di-cu-les petits kilomètres et Armstrong double Ullrich! 15 risibles petits kilomètres et le grand combat annoncé est déjà fini. K.-O. debout, ou plutôt assis sur la selle. Ce n'est pas tant la minute qu'Armstrong a prise à l'Allemand, c'est le coup porté à son moral. Comme toujours avec Armstrong, c'est la manière. Cette façon qu'il a eue de passer à côté d'Ullrich comme s'il était un cyclotouriste qui s'en allait à la pêche aux moules...

Les amateurs de vélo en débattaient depuis des mois: Ullrich allait-il enfin battre Armstrong dans ce Tour? On attendait les Alpes pour le savoir. Peut-être même que cela ne se déciderait pas avant les Pyrénées. Et pourquoi pas l'avant-dernier jour, dans le rugueux contre-la-montre de Saint-Étienne? On rêvait d'un Tour épique. Hélas! 15 fugaces petits kilomètres et on a déjà la réponse à notre question: NON! Ullrich ne battra pas Armstrong.

Dès le départ on a bien vu que l'Allemand n'était pas dans un grand jour. En fait, il n'est pas dans une grande décade, si vous voulez mon avis. Tandis qu'il piochait comme un forçat, l'autre enroulait en souplesse, en laissant une impression de fluidité, de facilité, reprenant les choses exactement là où il les avait laissées l'an dernier. Impérial. Dominateur. Intouchable.

Le Tour est-il fini ?

Presque. Il reste un seul adversaire à Armstrong : Alexandre Vinokourov. Seul rescapé du naufrage d'hier. Tous les autres favoris, à commencer par Basso et Botero, sont passés à la trappe. Les grimpeurs, n'en parlons plus. Mayo à trois minutes. Héras, à peine mieux. Landis s'en sort avec les honneurs, comme Julich, mais ils ne peuvent pas battre leur compatriote sur la forme qu'il a montrée hier. Je vous le dis- et je suis bien plus doué pour tirer les enseignements d'une course que pour en faire les pronostics-, je vous le dis, il ne reste plus que Vinokourov pour dynamiter ce Tour de France et l'empêcher de sombrer dans le burlesque.

Non, Armstrong n'a pas gagné l'étape, hier. Mais c'est là un détail. Il a été devancé de deux secondes par David Zabriskie, un Américain aussi, spécialiste du contre-la-montre, qui a bien embêté les Français: non, mais d'où il sort, ce mec ?

Du Tour de l'Abitibi, messieurs.

Si vous n'en avez pas entendu parler avant, c'est que vous levez bêtement le nez sur le cyclisme nord-américain. Mais aussi parce que, ces deux dernières années, Zabriskie était blessé. En 2003, il a percuté une auto en descendant un col en Utah. En 2004, autre gros accident dans la Redlands qui a presque mis fin à sa carrière. Enfin, vous n'en avez pas entendu parler parce que, avant d'être repêché par le très futé Bjarne Riis, de la CSC, Zabriskie avait passé quatre ans chez US Postal. Comme il n'était pas un chouchou d'Armstrong, on l'a laissé végéter. C'est vous dire si Zabriskie était content de battre son ancien patron, hier. Ces deux-là se détestent (comme Armstrong déteste aussi Julich et Landis: on ne quitte pas Lance Armstrong, on le trahit).

Mais revenons à Zabriskie. Un Américain comme on les aime. Comme on en voit sur les campus, dégingandé, toujours à déconner. Très loin du glamour du Tour. Pas du tout le genre à enfiler un maillot jaune sous son sac à dos. Il devra pourtant se résigner à le porter. Le seul qui pourrait le lui voler, c'est Armstrong, et il ne le fera pas, même s'il l'hayit. C'est un maillot bien trop encombrant au début du Tour. Il faut le défendre et ça fatigue toute l'équipe... Les sprinters, qui, eux, le voudraient bien, sont trop loin pour le prendre.

Les Français étaient tout ahuris d'autre chose aussi, hier : trois coureurs américains dans les quatre premiers de cette épreuve de vérité, six dans les 15 premiers! Alors que le premier Français est 223e, à 22 minutes. Mais c'est sûr, les Français restent les meilleurs à la pétanque et pour l'andouillette aux lentilles.

LE PLAT DU JOUR - J'ai raté mon premier souper en France. C'est ma faute. J'ai commis deux erreurs. Le restaurant s'appelait la Pitchoulette. Il ne faut jamais aller dans un restaurant qui s'appelle la Pitchoulette, le nom dit assez que c'est une touristerie. Seconde erreur: j'ai pris l'adresse en feuilletant un Routard dans une librairie. Il ne faut jamais aller dans les restaurants du Routard. Bref, si vous êtes assez brillant pour ne pas acheter le Routard, ne soyez pas con en le consultant sur place dans une librairie !

Le garçon de la Pitchoulette n'est pas aimable, mais il a de l'intuition. Il a complètement oublié de me demander: monsieur a bien mangé ?

Non, crisse. Et les Platters qui chantaient only youhouhouhouhou...

MONDIALISATION - En me rendant à Dorval, je suis passé par le marché Jean-Talon, où j'ai acheté des cerises. À Roissy, j'ai pris l'avion pour Nantes. À Nantes, j'ai loué la voiture. Dans le premier village français que j'ai traversé, j'ai acheté des cerises. À peu près au même prix qu'au marché Jean-Talon. Et elles avaient exactement le même goût. J'entends: le même « pas de goût du tout ».

Ça n'a rien à voir mais, aussi en me rendant à Dorval, j'ai compté au moins cinq immenses panneaux publicitaires de Sheryl Crow, la blonde de Lance Armstrong. J'ai pas très bien compris ce qu'elle fait dans des pubs de la station Rock-Détente. En tout cas, j'ai pas félicité Armstrong. Ta chanteuse porte des décolletés de matante libidineuse, encore un peu et je la prenais pour Michèle Richard.

LEUR PODIUM - Aujourd'hui, le podium de Dominique Perras, un des meilleurs coureurs du peloton canadien, petit comique à ses heures. Dans la chronique qu'il signe dans Vélomag, il a déjà dit qu'il préférait lire La Presse durant la saison de vélo, pas seulement à cause du copain Simon Drouin, à cause qu'avec toutes ses courses et tous ses entraînements, il était trop fatigué pour lire Le Monde. Son podium final :
1- Armstrong s'il est bien. S'il ne l'est pas, il se retire à la fin de la première semaine, il ne terminera pas cinquième.
2- Ullrich de retour.
3- Leipheimer.
4- Santiago Botero.
5- Vinokourov.

Michael Rogers (l'Australien de Quick Step) va peut-être gagner samedi (hier), et Floyd Landis en gagnera une en montagne.

(Moi aussi, je voyais Michael Rogers, hier. Il finit à deux minutes, le nono. On a l'air fin !)

LES GRANDS ABSENTS - Les grands absents de ce Tour sont presque tous italiens : Cunego, Simoni, Di Luca, Rebellin, Bettini, Petacchi !

Chez les Allemands, Erik Zabel. Et peut-être bien Ullrich, aussi en dépit des apparences.

Chez les Espagnols, Aitor Gonzalez, ressuscité pour le Tour de Suisse et aussi vite parti se mettre au vert en préparation du Tour d'Espagne, si je me fie à l'étape d'hier, il sera bientôt rejoint par quelques autres.

TENTATIVE D'EXPLICATION POUR JEAN-CHRISTOPHE, QUE J'AIME BIEN, MAIS CRISSE QU'Y COMPREND RIEN - Il y a un type qu'on voit ces jours-ci à toutes les tribunes du Tour, dans toutes les présentations de coureurs, dans toutes les réceptions. Il fait la une, la deux et la trois des journaux locaux, il s'appelle Philippe de Villiers. C'est un élu, il est président du conseil général de Vendée, sorte de premier ministre de la Vendée; il est aussi le maître du Puy du Fou, grand parc thématique qui fait dans les moyenâgeries. Il est surtout l'homme le plus furieusement à droite en France après Le Pen, une droite disons moins sulfureuse, mais tout aussi cocorico et nationaleuse.

Ce Philippe de Villiers, donc, est un grand ami de Jean-Marie Leblanc, patron du Tour de France. Voilà pourquoi le Tour revient si souvent en Vendée : parce que c'est son berceau idéologique. Le Tour est chouan dans son âme, cureton, nostalgique, le Tour cultive le champion d'antan, les légendes; le Tour régurgite sans cesse ses Merckx, ses Hinault, ses Coppi, Bartali. Le Tour est un monument aux morts, le Tour est facho, le Tour est un mensonge comme le sont tous les souvenirs d'enfance, le Tour est une merde ringarde. Je ne suis plus capable d'entendre les gens me parler du Tour de jadis. On dirait des anciens combattants un 11 novembre.

Pourtant, tous les ans, le Tour renaît, en pleine lumière, moderne comme jamais.

Exactement comme la Renaissance a succédé au Moyen-Âge. Le Tour, c'est l'obscurantisme, l'obtus, le sombre. Alors que la course, pas celle d'hier, la course, celle qui se dispute, là, tout de suite, c'est la lumière. C'est pourtant pas difficile à comprendre: le Tour de France est de droite. Le vélo est de gauche.

AUJOURD'HUI - Challans-Les Essarts, étape complètement vendéenne, une boucle de 180 km qui emmènera les coureurs au bord de la mer avant de les ramener presque à leur point de départ. Tout plat. Mais le vent qui vient de la mer pourrait durcir considérablement la balade. En principe, une arrivée massive. En principe, premier grand affrontement entre les sprinters, premier duel entre l'Australien McEwen et le Belge Tom Boonen, à moins d'un troisième larron... Je pense au Norvégien Thor Hushovd, à cause des 300 mètres de faux-plat montant juste avant les 150 derniers mètres.

Alors disons Hushovd, McEwen, O'Grady.

En début de parcours, le Tour traversera tous ces Old Orchard français que sont Saint-Jean-des-Monts et les Sables-d'Olonne, mais surtout Saint-Gilles-Croix-de-Vie, dont Pierre Desproges disait qu'elle est la seule ville de bord de mer au monde qui a ceinturé son port de parkings et de baraques foraines, comme ça les touristes ne peuvent pas voir la mer.

En voisins

CHALLANS, France - Antoine Saint- Louis a 11 ans. Il fait du vélo. Du vrai. Dans un club. L'Estricycle de Cowansville, où il habite. Sa maman m'avait envoyé un courriel : on pense aller assister au départ du Tour, que me conseillez-vous, le départ, l'arrivée ? Le départ, madame. Soyez à Fromentine. Je vous y croiserai peut-être.

Monsieur Foglia !

Ah ! La dame de Cowansville ! Toi, tu dois être Antoine ? C'est qui, ton coureur, dans le Tour ?

Tom Boonen !

La maman sourit et raconte. « On était en vacances, dans les Alpes, du côté de Chamonix. On s'en venait par ici. Une auto nous double avec des vélos sur le toit, manifestement une auto d'équipe cycliste. Elle s'arrête à une station pour faire le plein. On s'arrête aussi. C'était le soigneur et l'attaché de presse de l'équipe Quick Step, deux italiens, qui se rendaient à Nantes, où leur équipe attendait le départ du Tour. On leur a demandé si on pouvait les suivre, ils nous dit qu'ils allaient rouler très vite. Pas de problème ! On a traversé la France à 140 km/h jusqu'à l'hôtel Mercure de Nantes, où logent les Quick Step. Ils ont donné des trucs à Antoine, on a vu Boonen et un autre...

Qui gagne ce Tour, Antoine ?

Lance Armstrong. Vous le connaissez ?

Pas vraiment.

Il est gentil ?

À sa manière, oui. C'est ton héros, Armstrong ?

Non, mon héros c'est Joël Dion-Poitras. Il vient de mon club. Il est junior. Il a 18 ans.

Pas très loin de la rampe de lancement, on est tombé sur d'autres Québécois, la famille Fontaine, de Cowansville aussi. Tomas, Sara, Yannick, cyclistes aussi, même club. Ceux-là commencent leurs vacances alors qu'Antoine et sa maman les finissent...

La caravane venait de se mettre en branle, lançait ses premières bébelles, on était encore très loin du départ du premier coureur. Il m'a semblé que ce n'était pas les hystériques débordements de foule des autres années. Moins d'ambiance, aussi. Il est vrai que Fromentine n'a de joli que son nom que le ciel était bas et que les Français commencent peut-être à comprendre que c'est à la télé qu'il faut regarder le Tour.

Antoine, veux-tu qu'on aille rouler ensemble à la fin du Tour ?

Chic, il veut ! Il doit peser 55 livres tout mouillé. Je vais l'emmener sur un parcours tout plat, gros vent d'automne de face, m'a au moins en planter un cette année !

Ah oui, les Fontaine - mais surtout Sara - font dire bonjour à mon petit voisin Thomas Tremblay. Et j'ajoute un bec pour Lucie, sa mère.


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Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca

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