25 juillet 2005

Paris
L'étape de Revel. Trois kilomètres de l'arrivée. Lance Armstrong mène le peloton à une allure de malade. Personne ne comprend. Devant, Savoldelli, coéquipier d'Armstrong, a déjà gagné l'étape. Tous les favoris - Basso, Ullrich, Leipheimer - sont là. La vie est belle, non? Y a le feu nulle part. Alors pourquoi le boss va-t-il au charbon à ce train d'enfer ?
Parce que son ancien coéquipier, Floyd Landis, s'est fait décrocher dans la dernière côte, et Armstrong fait tout ce qu'il peut pour l'écraser, l'éliminer, l'effacer. Pourtant, Landis ne le menace nullement au classement. Alors pourquoi ?
Parce que Armstrong est cheap. La veille, dans le journal L'Équipe, Landis l'a décrit comme un « patron d'entreprise » dur et froid, sans amis, et pour qui la course est une business. Alors Armstrong le punit. Et le hèle à l'arrivée : j'en ai, des amis, mais surtout pas toi. Je prends ma retraite, mais on te lâchera pas pareil.
Savez-vous comment on dit magnanimité en anglais ? Armstrong non plus.
L'épisode Simeoni. C'était l'an dernier. Le coup le plus bas d'Armstrong. Le coureur italien Filippo Simeoni a témoigné contre le Dr Ferrari, qui sera reconnu coupable de pratiques dopantes. Or, Ferrari est le préparateur et l'ami d'Armstrong. Simeoni ne mérite donc plus de vivre. Je te détruirai, le menace Armstrong, j'ai cent fois plus d'argent que toi, tu ne pourras pas te défendre judiciairement. Alors que Simeoni est en échappée avec six autres coureurs, Armstrong les rejoint et lui signifie qu'il doit rentrer dans le peloton, sinon il ordonne à ses hommes de rouler pour faire avorter l'échappée. La manoeuvre est carrément mafieuse. Le peloton en est consterné, mais personne n'ose protester, de peur de déplaire au boss. Simeoni végète aujourd'hui dans une équipe de troisième zone.
Chaque fois qu'un coureur a dénoncé publiquement le dopage - Christophe Bassons en 1999 - Armstrong est allé personnellement l'intimider. Et ici je n'insinue pas qu'Armstrong se dope. Je constate qu'il se conduit comme un parrain.
La lumière
Au sortir de sa maladie, Armstrong renoue péniblement avec la compétition. Lâché dans Paris-Nice, il abandonne même le vélo avec ce commentaire à Frankie Andreu : Je viens de vaincre le cancer, c'est assez. Fuck la souffrance. Il reprendra son vélo après une année d'errance en disant exactement le contraire: j'ai besoin de la souffrance. Je suis fait pour ça.
Les touristes sportifs, les gens qui ne « sentent » pas le sport, expliquent les sept Tours d'Armstrong par la faiblesse de ses adversaires. Qui a-t-il battu ? Il a battu, entre autres, Jan Ullrich, un surdoué, intrinsèquement bien meilleur athlète que le Texan. Comment l'a-t-il battu? En souffrant comme un dément. (On notera en passant qu'Ullrich, élevé en Allemagne de l'Est, vient d'une culture de la souffrance édifiée en régime politique, d'où, peut-être, son peu de goût pour la chose).
Le Armstrong lumineux, impérial, que l'on voit en juillet est le résultat de la souffrance. Pas la souffrance ouille-ça-fait-mal. Une autre, qui s'étire sur des semaines, des mois, des années de galère, enfermé dans l'aridité de l'effort sur un vélo fixe, ou dans des sorties interminables de 250 kilomètres et plus. Des années à peaufiner ce style «si facile» qu'on lui voit en montagne, ce style qui est tout ce qu'on veut sauf facile, justement. D'ailleurs, la facilité n'existe pas. C'est soit de la mollesse, soit du style. Ce truc qui donne à croire qu'on fait les choses en sifflotant, alors qu'on est en train de crever la gueule ouverte.
Ajoutez un orgueil incommensurable. La haine de la médiocrité. Un sens tactique hors du commun. Oui, mais le panache ? chialent les mêmes que tantôt. C'était quoi, samedi à Saint-Étienne ? Cette victoire, la veille de sa retraite, sur un grand Ullrich, était tout panache.
Si l'homme m'a souvent agacé, cette parano qui le fait lire tout ce qui le concerne, dresser la liste de ceux qui le critiquent, les appeler pour les engueuler, les menacer, le coureur, lui, ne m'a jamais déçu. Jamais. Je ne me tanne pas de le répéter: jeune, Armstrong était le plus nono des coureurs. Je ne me tanne pas de le répéter parce que, de toute les formes d'intelligence, celle qui m'impressionne le plus, c'est la capacité d'apprendre, de changer. Mes héros sont presque tous des cons qui se soignent. Armstrong est mon héros. Il a survécu à un cancer, c'est déjà bien. Il a survécu à sa connerie, c'est absolument phénoménal.
La dope
Ouais, mais il est dopé !
Comme vous êtes perspicace. Je vous félicite.
S'il y a un coureur qui n'est pas dopé dans les 15 premiers de ce Tour de France, je m'engage à faire des trucs complètement insensés, comme ne plus jamais manger de confiture, ou me faire irriguer le côlon.
On ne s'étendra pas, voulez-vous? Ce genre de discussion tourne tout de suite à la morale, et la morale m'embête. Ce qui ne m'empêche pas d'apprécier les efforts qui sont faits en amont pour régler le problème. Bonjour, Mme Ayotte. Bonjour, M. Pound. Pour l'instant, quoi qu'ils en disent l'un et l'autre, les contrôles ne sont ABSOLUMENT pas efficaces. Après Athènes, je me disais héhé, peut-être que... Après ce Tour de France, je ne peux faire autrement que constater que les contrôles sont une joke totale.
Pour revenir à Armstrong, il se retire en traînant, effectivement, quelques casseroles à sa roue arrière : l'affaire Simeoni, pour laquelle il a été mis en examen et qui révélera peut-être l'exacte nature de ses rapports avec le Dr Ferrari. Le procès (intenté par Armstrong) contre les auteurs du livre L.A. Confidentiel en 2006- je vous dis d'avance qu'il n'en sortira rien qu'une bataille d'avocats. Et l'affaire Mike Anderson, du nom d'un ex-employé d'Armstrong qui le poursuit pour licenciement abusif tout en révélant que son patron prenait des stéroïdes et s'est déjà soustrait à un contrôle inopiné. Et ça, ça peut déraper. À suivre, en décembre, à Austin.
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