25 juillet 2005

Jusqu'au bout

Paris
Il pleuvassait sur Paris depuis le matin et, soudain, le soleil est apparu pour mettre un peu de jaune dans le ciel aussi. Il y avait du jaune partout. Son maillot, �videmment. Les robes des deux gamines et celle de Sheryl Crow, qui venait d'�clater en sanglots. Il n'y avait que le gamin en bleu. Il est bien tann� du jaune, �a fait six ans qu'on lui fait le coup � chaque mois de juillet. Il trouve qu'il a l'air d'un serin, en jaune. Il ne voulait pas non plus monter sur le podium, il a fallu le tirer. Papa va sa f�cher. Il va te gifler sur les Champs-�lys�es devant tout le monde... On a jou� l'hymne national am�ricain. La main sur le coeur- soyons pr�cis: la main sur la casquette, la casquette chiffonn�e sur le coeur, Lance Armstrong se mordait les l�vres pour ne pas pleurer. Il a parfaitement r�ussi. Je n'ai pas pens� un instant qu'il verserait une larme. Ce gar�on est aussi champion du monde pour dominer ses �motions.

Dans l'exact prolongement du podium, l�-bas, au bout de l'avenue des Champs-�lys�es, l'Arc de triomphe. Un terminus � la mesure du h�ros du jour. Sa route s'arr�tait ici.

Sa derni�re course. Mais a il fallu qu'il chicane encore un peu en t�te du peloton. Des �tourdis n'avaient pas compris, ils croyaient que la derni�re �tape �tait une course aussi: vous �tes sourds ou quoi? J'ai dit que j'entrerai le premier sur les Champs-�lys�es. Penauds, ils se sont laiss�s glisser vers l'arri�re du peloton, bien regroup� maintenant, qui a travers� la Seine par le pont de Grenelle, la Rive-Droite jusqu'aux Tuileries, puis la rue de Rivoli. Les Discovery se sont �cart�s, Lance est entr� le premier sur les Champs. Incrust� dans le tube qui re�oit la potence du guidon, le chiffre 7. Il venait de remporter son septi�me Tour de France.

Sur le podium, il a tir� sobrement sa r�v�rence: je veux juste dire � ceux qui doutent du v�lo qu'ils ont tort. C'est le plus beau, le plus grand, le plus difficile de tous les sports.

Voil� comment Lance est retourn� � la � vraie vie �- selon sa propre expression. L�, tout de suite, il va porter les valises de Sheryl Crow, qui part en tourn�e. Il lui doit bien �a, elle vient de porter les siennes pendant trois semaines. Apr�s, il lui fera un enfant. Apr�s, il ne sait pas. Sauf pour un truc: il va continuer d'aller dans les h�pitaux rencontrer les canc�reux. �a, c'est s�r. Il va continuer de r�pondre � leurs questions sur Internet. Il va continuer de s'occuper de sa fondation. Il va continuer d'organiser des rallyes de l'espoir.

Lance Armstrong l'a redit hier sur les Champs-�lys�es pour la t�l� am�ricaine: Je suis plus fier d'�tre un survivant du cancer que d'avoir gagn� sept Tours de France. Cela ne se compare pas: depuis cinq minutes, je ne suis plus un coureur cycliste; je serai un survivant du cancer tout ma vie.

On n'a rien dit de Lance Armstrong tant qu'on ne l'a pas replac� dans le peloton des canc�reux. Tout part de ce cancer. Surtout ses sept victoires dans le Tour de France. Et tout l'y ram�ne.

Le 2 octobre 1996, on lui a appris qu'il avait le cancer. Il avait 25 ans. L'ann�e d'avant, il �tait champion du monde de v�lo. Un athl�te d'exception. Et, comme souvent les athl�tes de haut niveau, compl�tement d�connect� des r�alit�s simples du commun des mortels. Un mot va l'y ramener pour toujours: cancer.

Vous avez le cancer, M. Armstrong. Comment r�agit-il? Comme des millions et des millions d'autres avant lui: Oh, my God, je vais mourir. Par cette simple petite phrase, Armstrong a rejoint la multitude des canc�reux. Il ne l'a plus jamais quitt�e. On n'a rien dit de Lance Armstrong tant qu'on ne l'a pas replac� dans la communaut� des canc�reux.

La phrase magique avec Armstrong, celle qui l'arr�te juste comme il allait passer sans vous voir, ce n'est pas hey, Lance, je suis du Texas, ou hey, Lance, je peux prendre une photo? C'est: hey, Lance, j'ai le cancer. Ou mon fils a le cancer. Ou ma m�re a le cancer. Il tire la personne � l'�cart et cela peut durer cinq, 10 minutes. � Tours, je l'ai vu rappeler un inconnu � qui il venait de parler longuement. Il agitait son doigt sous son nez presque m�chamment, avec ces yeux de feu qu'il a parfois en course: Never give up! Jusqu'au bout !

Le 2 octobre on lui annonce qu'il la cancer, le 3 on lui enl�ve un testicule, quelques jours plus tard on lui apprend qu'il a des m�tastases au poumon et au cerveau. Il survivra, on le sait. En lui faisant perdre 20 % de sa masse musculaire, la chimioth�rapie le remod�le. C'est un athl�te diff�rent qui entame une nouvelle carri�re. S'il n'avait pas eu le cancer qu'il l'a affin�, il n'aurait pas gagn� sept Tours de France. Il n'en aurait pas gagn� un seul, en fait.

On a dit bien s�r qu'il avait surv�cu parce qu'il �tait un athl�te d'exception, que d'autres qui n'ont pas son �nergie, son tonus, ses ressources musculaires y auraient laiss� leur peau. Son oncologue, Lawrence Einhorn, d�ment vigoureusement : c'est pas comme �a que �a marche, avec le cancer. Les faibles survivent aussi souvent que les forts. Il faut seulement garder un peu d'espoir. Faut vouloir.

Vouloir. Vaincre. Souffrir pour triompher. Comptez sur Armstrong pour passer ce genre de message. Et pas toujours avec tact. Que va-t-il arriver � ma femme et � mes jumelles ? demande en pleurant un patient dans un h�pital de Chicago. C'est elle, ta femme ? Tu ne vois pas qu'elle est en sant� ? l'engueule Armstrong devant m�decins et infirmi�res sid�r�s. C'est toi qui es malade, alors tu gardes toutes tes �nergies pour toi. Tu te bats. Et tu gagnes. Parce que, si tu perds, ta femme et tes filles, c'est pu ton probl�me.

Depuis 1997, Armstrong n'a jamais cess� de visiter des patients, de r�pondre � leurs questions sur le Net, d'amasser des fonds. Et maintenant ces bracelets jaunes au poignet de millions de gens. Sa fondation a d�j� vers� 85 millions pour la recherche.

Il y a ceux qui d�testent Armstrong. Il y a ceux qui l'aiment. Les uns et les autres ont raison. Ange et b�te � la fois. J'en parle ailleurs. L'extraordinaire, avec Armstrong, c'est que cet arrogant, souvent dur jusqu'au m�pris, implacable, rancunier, soit devenu une machine � fabriquer de l'espoir, la branche � laquelle s'accrochent des gens qui n'ont aucune id�e de ce qu'est une course de v�lo.

Cette amie d'un coll�gue de La Presse �tait entre la vie et la mort � la suite d'une erreur m�dicale. Alors qu'elle �tait au plus bas, un infirmier lui a racont� l'histoire de Lance Armstrong. C'est elle qui raconte: �J'�tais dans cette chambre d�primante � Saint-Luc. Depuis un mois, j'engueulais tout le monde - le m�decin, les infirmi�res, ma m�re, mon amoureux - mais surtout je d�p�rissais, je n'avais plus le go�t de me battre.

�Un infirmier qui voyait bien que je me laissais aller m'a alors racont� l'histoire de ce mec qui avait surv�cu au cancer et gagn� plusieurs Tours de France. C'est la premi�re fois que j'en entendais parler. L'infirmier m'a aussi offert le livre d'Armstrong Il n'y a pas que le v�lo dans la vie. Trois mois plus tard, j'�tais gu�rie. Je ne vous dis pas que l'histoire d'Armstrong m'a sauv� la vie, mais elle m'a donn� un sacr� coup de pied au cul. C'�tait il y a deux ans. L'an dernier, une copine de mon �ge, 25 ans, a appris qu'elle avait le cancer du sein. Je lui ai achet� le livre. Elle l'a lu pendant ses traitements. Elle est hors de danger. Ce n'est �videmment pas le livre qui lui a sauv� la vie, mais je sais qu'il l'a inspir�e.�

C'est ce rayonnement, bien plus que ses sept Tours de France, qui fait d'Armstrong un �tre si singulier, unique. Beaucoup plus grand que Michael Jordan, que Tiger Woods ou, pour rester dans le v�lo, qu'Eddy Merckx. Armstrong est � mon avis l'�gal de Muhammad Ali, qui, lui aussi, �tait un gardien de l'espoir. Mais pour d'autres damn�s.

Ombres et lumi�re
L'�tape de Revel. Trois kilom�tres de l'arriv�e. Lance Armstrong m�ne le peloton � une allure de malade. Personne ne comprend. Devant, Savoldelli, co�quipier d'Armstrong, a d�j� gagn� l'�tape. Tous les favoris- Basso, Ullrich, Leipheimer- sont l�. La vie est belle, non? Y a le feu nulle part. Alors pourquoi le boss va-t-il au charbon � ce train d'enfer ?

Parce que son ancien co�quipier, Floyd Landis, s'est fait d�crocher dans la derni�re c�te, et Armstrong fait tout ce qu'il peut pour l'�craser, l'�liminer, l'effacer. Pourtant, Landis ne le menace nullement au classement. Alors pourquoi ?

Parce que Armstrong est cheap. La veille, dans le journal L'�quipe, Landis l'a d�crit comme un � patron d'entreprise � dur et froid, sans amis, et pour qui la course est une business. Alors Armstrong le punit. Et le h�le � l'arriv�e: j'en ai, des amis, mais surtout pas toi. Je prends ma retraite, mais on te l�chera pas pareil.

Savez-vous comment on dit magnanimit� en anglais ? Armstrong non plus.

L'�pisode Simeoni. C'�tait l'an dernier. Le coup le plus bas d'Armstrong. Le coureur italien Filippo Simeoni a t�moign� contre le Dr Ferrari, qui sera reconnu coupable de pratiques dopantes. Or, Ferrari est le pr�parateur et l'ami d'Armstrong. Simeoni ne m�rite donc plus de vivre. Je te d�truirai, le menace Armstrong, j'ai cent fois plus d'argent que toi, tu ne pourras pas te d�fendre judiciairement. Alors que Simeoni est en �chapp�e avec six autres coureurs, Armstrong les rejoint et lui signifie qu'il doit rentrer dans le peloton, sinon il ordonne � ses hommes de rouler pour faire avorter l'�chapp�e. La manoeuvre est carr�ment mafieuse. Le peloton en est constern�, mais personne n'ose protester, de peur de d�plaire au boss. Simeoni v�g�te aujourd'hui dans une �quipe de troisi�me zone.

Chaque fois qu'un coureur a d�nonc� publiquement le dopage- Christophe Bassons en 1999- Armstrong est all� personnellement l'intimider. Et ici je n'insinue pas qu'Armstrong se dope. Je constate qu'il se conduit comme un parrain.

La lumi�re
Au sortir de sa maladie, Armstrong renoue p�niblement avec la comp�tition. L�ch� dans Paris-Nice, il abandonne m�me le v�lo avec ce commentaire � Frankie Andreu: Je viens de vaincre le cancer, c'est assez. Fuck la souffrance. Il reprendra son v�lo apr�s une ann�e d'errance en disant exactement le contraire: j'ai besoin de la souffrance. Je suis fait pour �a.

Les touristes sportifs, les gens qui ne � sentent � pas le sport, expliquent les sept Tours d'Armstrong par la faiblesse de ses adversaires. Qui a-t-il battu ? Il a battu, entre autres, Jan Ullrich, un surdou�, intrins�quement bien meilleur athl�te que le Texan. Comment l'a-t-il battu? En souffrant comme un d�ment. (On notera en passant qu'Ullrich, �lev� en Allemagne de l'Est, vient d'une culture de la souffrance �difi�e en r�gime politique, d'o�, peut-�tre, son peu de go�t pour la chose).

Le Armstrong lumineux, imp�rial, que l'on voit en juillet est le r�sultat de la souffrance. Pas la souffrance ouille-�a-fait-mal. Une autre, qui s'�tire sur des semaines, des mois, des ann�es de gal�re, enferm� dans l'aridit� de l'effort sur un v�lo fixe, ou dans des sorties interminables de 250 kilom�tres et plus. Des ann�es � peaufiner ce style �si facile� qu'on lui voit en montagne, ce style qui est tout ce qu'on veut sauf facile, justement. D'ailleurs, la facilit� n'existe pas. C'est soit de la mollesse, soit du style. Ce truc qui donne � croire qu'on fait les choses en sifflotant, alors qu'on est en train de crever la gueule ouverte.

Ajoutez un orgueil incommensurable. La haine de la m�diocrit�. Un sens tactique hors du commun. Oui, mais le panache? chialent les m�mes que tant�t. C'�tait quoi, samedi � Saint-�tienne ? Cette victoire, la veille de sa retraite, sur un grand Ullrich, �tait tout panache.

Si l'homme m'a souvent agac�, cette parano qui le fait lire tout ce qui le concerne, dresser la liste de ceux qui le critiquent, les appeler pour les engueuler, les menacer, le coureur, lui, ne m'a jamais d��u. Jamais. Je ne me tanne pas de le r�p�ter: jeune, Armstrong �tait le plus nono des coureurs. Je ne me tanne pas de le r�p�ter parce que, de toute les formes d'intelligence, celle qui m'impressionne le plus, c'est la capacit� d'apprendre, de changer. Mes h�ros sont presque tous des cons qui se soignent. Armstrong est mon h�ros. Il a surv�cu � un cancer, c'est d�j� bien. Il a surv�cu � sa connerie, c'est absolument ph�nom�nal.

La dope
Ouais, mais il est dop� !

Comme vous �tes perspicace. Je vous f�licite.

S'il y a un coureur qui n'est pas dop� dans les 15 premiers de ce Tour de France, je m'engage � faire des trucs compl�tement insens�s, comme ne plus jamais manger de confiture, ou me faire irriguer le c�lon.

On ne s'�tendra pas, voulez-vous? Ce genre de discussion tourne tout de suite � la morale, et la morale m'emb�te. Ce qui ne m'emp�che pas d'appr�cier les efforts qui sont faits en amont pour r�gler le probl�me. Bonjour, Mme Ayotte. Bonjour, M. Pound. Pour l'instant, quoi qu'ils en disent l'un et l'autre, les contr�les ne sont ABSOLUMENT pas efficaces. Apr�s Ath�nes, je me disais h�h�, peut-�tre que... Apr�s ce Tour de France, je ne peux faire autrement que constater que les contr�les sont une joke totale.

Pour revenir � Armstrong, il se retire en tra�nant, effectivement, quelques casseroles � sa roue arri�re: l'affaire Simeoni, pour laquelle il a �t� mis en examen et qui r�v�lera peut-�tre l'exacte nature de ses rapports avec le Dr Ferrari. Le proc�s (intent� par Armstrong) contre les auteurs du livre L.A. Confidentiel en 2006- je vous dis d'avance qu'il n'en sortira rien qu'une bataille d'avocats. Et l'affaire Mike Anderson, du nom d'un ex-employ� d'Armstrong qui le poursuit pour licenciement abusif tout en r�v�lant que son patron prenait des st�ro�des et s'est d�j� soustrait � un contr�le inopin�. Et �a, �a peut d�raper. � suivre, en d�cembre, � Austin.


une page mise en archives par SVP

Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca

Hosted by www.Geocities.ws

1