21 juillet 2005

Le passe partout

Revel
On appelle Paolo Savoldelli � il falco �, le faucon parce qu'il est le meilleur descendeur du peloton. Il se laisse tomber des montagnes comme un grand oiseau. On l'appelle aussi Baby Face, pourtant elle a �t� compl�tement refaite, sa face. C'�tait il y a deux ans. Il venait de signer avec la T-Mobile. Un motard lui est entr� dedans � 100 km/heure. Sa femme ne l'a pas reconnu � l'h�pital tant il �tait d�figur�. Il n'a pas gagn� une course pour les T-Mobile en deux ans, on disait t'sais ben, maintenant qu'il a sign� le gros contrat, il se pogne le cul.

Je sais tout de Paolo Savoldelli. Je connais son village, Rovetta pr�s de Bergame. J'ai p�dal� ses montagnes. Je connais surtout son cousin, Giuseppe Marinoni, celui qui fait des v�los � Lachenaie. La m�re de Paolo, Attilia, est une Marinoni. Anyway.

H� Paolo, je suis un ami de ton cousin Giuseppe! Je suis all� rouler avec lui � Cuba cet hiver! Savoldelli n'a pas compris mon italien de cuisine. Et puis ce n'�tait pas le moment, et puis il y avait du bruit, et puis tout le monde posait des questions, et puis il fallait qu'il aille au pipi, les coureurs de la Discovery l'entouraient.

Je sais tout de Paolo Savoldelli qui a gagn� hier � Revel. Le plus beau final du Tour jusqu'ici. Un final d'anthologie. Une �tape ensoleill�e. Un peloton ensommeill�. Une �chapp�e fleuve (17 coureurs) qui a pris pr�s d'une demi-heure d'avance, avec des gros joueurs dedans, le Norv�gien Arvesen, Erik Dekker, Oscar Sevilla, et Savoldelli, vainqueur du Tour d'Italie au printemps, �quipier de Lance Armstrong dans ce Tour.

Comment compares-tu le Tour d'Italie et le Tour de France ?

Les montagnes sont plus difficiles au Tour d'Italie, mais le Tour de France est infiniment plus dur dans l'ensemble. �a va beaucoup plus vite au Tour de France. Les coureurs sont au top. Le rythme est effrayant. Voyez les d�g�ts qu'a fait la petite c�te de la fin, les T-Mobile � fond dedans comme des malades et mon boss qui prend les commandes avec un kilom�tre � faire, c'est fou...

Penses-tu gagner le Tour de France un jour ?

Faudrait que je me d�p�che, j'ai 32 ans...

Quand tu as accept� l'offre de la Discovery, tu avais d�j� gagn� le Tour d'Italie (en 2002). T'es un champion, pas un gr�gario. Comment un champion peut accepter d'aller faire le domestique pour Armstrong? Attends, la question n'est pas finie, chaque fois que je parle aux journalistes italiens, ils commencent par me dire que t'es tr�s gentil, tr�s humble, mais en m�me temps on sent bien qu'ils sont d��us, �a les emb�te que tu fasses le domestique pour l'Am�ricain...

Pas moi ! Pour moi c'est un bonheur de courir pour Armstrong. Et pour un domestique, je n'ai pas une mauvaise ann�e: le Tour d'Italie et aujourd'hui une �tape du Tour de France.

Tu leur gagnes le Tour d'Italie, une �tape du Tour de France. La Discovery, elle, ne t'a pas donn� une grosse �quipe pour le Tour d'Italie...

�a non plus c'est pas vrai. Sur le plat, j'�tais bien entour�. Et j'avais Danielson pour la montagne, mais il a d� abandonner avant la montagne, il �tait bless� au genou.

Armstrong s'est retrouv� plusieurs fois tout seul dans la montagne. Quand �a arrivait, la question �tait: mais o� sont Savoldelli et les autres ?

�a m'a pris quelques jours pour me mettre dans le rythme, mais apr�s, j'ai fait le travail qu'on attendait de moi.

Comment il est le patron ?

Plus je le vois rouler, plus je suis persuad� qu'il vient d'une autre plan�te. Il est unique. Le caract�re. La classe. Le mental! Il contr�le tout. Il sait tout. Je parle peu anglais, on n'a pas des rapports tr�s �labor�s, mais sur le Giro il t�l�phonait apr�s chaque �tape.

Raconte le final d'aujourd'hui...

Y'avait ces deux-l� qui ont attaqu� dans la c�te, le CSC (le Norv�gien Arvesen) et un autre (l'Austalien Gerrans). On �tait un petit groupe derri�re, il y avait un Fran�ais (S�bastien Hinault) dangereux au sprint. J'ai attendu qu'il fasse l'effort tout seul. J'avais des bonnes jambes, je l'ai repris tout de suite. Lui �tait d�j� dans le rouge. Il s'est mis dans ma roue, mais il �tait au bord de la rupture. Il a explos� quand on a lanc� le sprint. J'�tais derri�re le CSC (Arvesen), je ne pouvais pas perdre, j'�tais le plus frais. Je ne suis pas un grand sprinter, je suis pas un grand grimpeur, je ne suis pas un super rouleur, mais je passe partout !

Paolo Savoldelli a d�j� �t� dans la m�me �quipe que Mario Cippolini. On ne peut pas imaginer deux individus plus diff�rents. Savoldelli, c'est l'antih�ros. Il utilise souvent le mot � fuoriclasse �- il y a, dit-il, des champions fuoriclasse (hors du commun), par exemple Armstrong, Ullrich et apr�s, il y a les coureurs qui ont juste un peu de talent qui leur permet de passer partout, comme moi.

Un coureur � l'ancienne, sans doute le seul du peloton � ne pas porter de cardio-fr�quencem�tres. Un sens de la course comme en ont peu de coureurs- on l'a vu hier dans le final. Un Italien � d'en bas �, ses origines modestes lui collent � la peau, tr�s � pane et salami �, tr�s port� sur l'autod�pr�ciation, comme son cousin d'ailleurs.

Je regardais Savoldelli jouer au chat et � la souris avec Hinault. Quand il lui demande de prendre le relais dans la c�te, il sait tr�s bien que l'autre n'en est pas capable; il le lui demande pareil, pour l'user un peu plus, saper ce qui lui reste de moral. Sa patience ensuite avec Arvesen, c'�tait du pur P�p� Marinoni dans Qu�bec-Montr�al, dans le Tour du Lac Saint-Jean : la m�me �pret�, la m�me nettet� dans l'ex�cution, le m�me travail bien fait. Fondamentalement, ces gens-l� sont des artisans. P�p� fabrique des v�los. Savoldelli a d�j� commenc� une apr�s-carri�re qui le passionne plus que le v�lo, il dirige une petite entreprise de construction. Il avait d�but� comme peintre en b�timent. Il a gradu� ma�on. Ces gens-l� reviennent toujours au village, � la famille, � ce qu'ils sont fondamentalement. Il dit : je ne suis pas un champion. Ce n'est pas de la modestie. C'est peut-�tre m�me le contraire.

Savoldelli est un coureur d'antan. Il est all� au cyclisme par atavisme familial. Il est all� au cyclisme comme d'autres Italiens sont all�s en Argentine, � New York, au Canada, en France pour gagner leur vie. Mais ce n'est pas leur vrai pays. Quand ils disent je ne suis pas un champion, c'est juste pour pr�ciser: c'est pas mon pays. C'est pas ce que je suis dans la vie. Je suis peintre en b�timent. Je suis ma�on. Je fabrique des v�los. D'ailleurs moi aussi je suis comme �a. Je viens du m�me pays, de la m�me terre, presque de la m�me r�gion. Moi aussi j'ai un vrai m�tier, je suis typographe. Mais c'est Miguel Indurain qui le disait avec le plus v�rit�: je suis un paysan.

AUJOURD'HUI: Albi-Mende, 189 kilom�tres pleins de bosses, dont la derni�re que j'ai essay� de monter � v�lo, 3 km � 10 %. C'�tait l'ann�e o� Jalabert avait gagn� � Mende. J'avais emprunt� un v�lo, j'�tais tomb�, j'avais fini � pied, enfin bref... Jalabert l'avait mont�e sur le grand plateau. Un 14 juillet je crois. Il �tait chez lui, enfin tout pr�s. La folie dans la ville. C'est un Jalabert qui devrait gagner aujourd'hui. Y'en n'a pas tant dans le peloton. Je vous dirais Lombardi, Aerts, Flecha, Brochard, Comesso, Dekker qui pourrait se racheter d'hier encore ? Peut-�tre Horner... Je vous ai dit pour le Tour de Beauce, il l'a pas gagn� finalement.


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