20 juillet 2005

Pau
L'Aubisque quand m�me ! C'est pas normal qu'un col comme celui-l� ne serve � rien. Comme le Galibier n'a servi � rien. Comme la Madeleine, comme le Cormet de Roseland qui culmine � 2000 m�tres. Comme le port de Pailh�res. Comme Peyresourde, le Portillon, le Val-Louron. Nommez-les tous. Tous inutiles. Les cols ne servent plus � rien dans le Tour de France. � moins d'une arriv�e en altitude. Comme il est impossible de faire une arriv�e sur un piton rocheux qui bascule tout de suite dans le vide, alors le Tour se joue dans les stations de ski. Courchevel, M�ribel, Chamonix, Ax-3 Domaine.
L'Aubisque ne sert plus � rien parce que les grimpeurs ne servent plus � rien. Hincapie dimanche. Cet Oscar Pereiro hier. Sa seule autre victoire cette ann�e, c'est dans un contre-la-mondre, un prologue de trois kilom�tres! Un truc pour tr�s grosses cuisses, un truc de poursuiteur.
�a ne sert plus � rien d'�tre tout petit et de peser 45 kg. C'est la puissance d�velopp�e au SRM (1) qui compte. Tout est puissance dans le v�lo moderne. Il s'agit encore de p�daler tr�s vite, mais tr�s vite en puissance. Les petits Colombiens de jadis (Herrera, Flores) resteraient plant�s dans l'Aubisque comme restent plant�s les Basques, les Heras, Beloki et autres petites ch�vres que le gros loup puissant n'arr�te pas de bouffer depuis le d�but du Tour.
Les montagnes ne servent plus � rien. Sauf � prendre des photos. La route en corniche, qui domine le cirque du Litor en haut de l'Aubisque, est sans doute la plus belle route du monde... pour faire du cyclotourisme.
Une impression de monotonie, comme au hockey. Je veux dire le v�lo devient plate pour la m�me illogique raison que le hockey est plate. On se raconte que c'�tait plus int�ressant dans le temps. C'est possible. On ajoute: parce que les joueurs �taient meilleurs. �a, c'est archifaux. Le hockey est devenu plate parce la moyenne des joueurs est bien sup�rieure aujourd'hui, plus gros, plus forts, plus vites.
Le v�lo c'est pareil. Les coureurs sont, en moyenne, beaucoup plus puissants. �a ressert les �carts. �a abolit les montagnes. �a �galise.
Hier, ce n'�tait pas si mal. Cet Oscar Pereiro, qui s'�tait fait fourrer dimanche par Hincapie, a pris une belle revanche. Tout le monde �tait content pour lui.
L'�tape en deux mots : une �chapp�e � dix (oui Chris Horner �tait dedans, dr�lement remuant pour un gars qui n'a jamais gagn� le Tour de Beauce, j'y reviendrai). L'Australien Cadel Evans dont on attendait plus dans ce Tour- il s'est rachet� en partie hier- fait exploser l'�chapp�e dans Marie Blanque. Pereiro reviendra de tr�s loin en arri�re et apr�s avoir crev� dans la descente de l'Aubisque. Ils sont quatre � Pau. Pereiro r�gle un autre Espagnol au sprint. En gros, c'est �a. Derri�re, il s'est pass� des petits trucs. Mais vraiment tout petits. Par exemple, l'attaque de Ullrich � deux kilom�tres du sommet de l'Aubisque ! Bravo! Bien pens� ! Pourquoi pas au dernier passage du rond-point des Champs-�lys�es dimanche ? Un coup que Armstrong craquerait.
Et dire que ce grand tarla va gagner le Tour de France l'an prochain.
AUJOUR'HUI - Pau-Revel, 240 kilom�tres, la plus longue �tape du Tour ne sera pas forc�ment la plus excitante, pour ceux qui se demandent o� on s'en va comme �a, le Tour revient sur ses pas, Revel n'est pas tr�s loin de Lezat-sur-Leze, d�part de l'�tape de dimanche dernier. Demain, on remonte vers le centre par les gorges du Tarn ou presque.
Un parcours biscornu qui est en train de nous rendre fous. Si vous pensez que je rousp�te, vous devriez entendre mes coll�gues et les coureurs f�ch�s de tous ces transferts. On ne repartira pas de Revel, mais de Albi. On fera Albi-Mende, mais on ne repartira pas de Mende, mais de Issoire, plus de 100 kilom�tres au nord avant de prendre le d�part, pour redescendre au sud. On a l'impression de participer au rallye automobile Paris-Dakar, bien plus qu'au Tour de France. Et comme la course nous donne peu � voir, on est tous un peu marabouts...
Petite note g�ographique (et sibylline), apr�s �tre pass� par Ste-Suzanne dans l'�tape pr�c�dente, on est pass� hier, en bas du col d'Ich�re, par Pont-Suzon et son ravissant hameau nomm� Suzon-les-Confitures. Voil�, excusez-moi.
BONBON - Un march�, quelque part dans la vall�e de la Soule, du c�t� d'Arette, un peu � l'�cart du Tour.
Cela s'appelle du patxaran, monsieur. Mettez votre nez dans le verre, sentez un grand coup... et alors, qu'est-ce que �a sent ?
Euh... l'anis ?
L'anis, oui, mais sous l'anis ?
Je vois pas.
�a sent la prunelle ! Le patxaran est fait avec des prunelles que l'on r�colte en ao�t partout dans la basse vall�e de la Soule.
Excusez-moi, mais je trouve que �a sent surtout l'anis...
Eh oui, c'est parce que les prunelles mac�rent dans l'alcool d'anis de quatre � six mois.
Ne vous f�chez pas, c'est juste une question, je viens du Canada et je connais rien aux eaux-de-vie: si au lieu de faire mac�rer des prunelles dans l'anis vous faisiez mac�rer, disons, du chou-fleur, vous pensez pas que �a sentirait l'anis de toute fa�on ?
Allez monsieur ! Allez boire du Coca-Cola !
Je lui ai menti. Je ne connais rien aux vins, aux bi�res, aux cidres, mais aux eaux-de-vie, si. Vieux kirsch, vieilles prunes, prunelles, mirabelles. Bref, son patmachin, c'�tait pas bon, de l'extrait de bonbon, ou de brillantine pour les cheveux.
LE POSTMODERNISME - Pas de corrida � Pau, mais juste � c�t�. Demain � Orthez, en grande vedette Manuel Diaz El Cordobes dont ce sera la 28e corrida pour- je cite le journal local- 28 corridas pour une moisson de 53 oreilles et quatre queues. Encorn� lors de sa derni�re sortie, il avait sorti une novillada d'exception � Vauvert avec six oreilles et, je recite le journal local, deux vueltas post modern... Post modern ?
Je ne sais si �a vous arrive en lisant mes chroniques, mais moi, des fois, quand je lis le journal, je ne comprends pas tout.
GROUPIES - Ils poireautent depuis des heures, leur carnet et leur stylo � la main devant la Villa Navarre, un quatre �toiles o� sont log�es trois �quipes du Tour. Comme une cinquantaine d'autres curieux auxquels se m�lent les voisins des maisons cossues alentour, Patricia, 15 ans, et sa m�re attendent Armstrong depuis deux heures. On leur a dit qu'il �tait parti s'entra�ner. Un coureur arrive en v�lo, signe quelques autographes. Je reconnais Totschnig.
C'en est un bon celui-l�, si tu veux un autographe, il a gagn� la premi�re �tape des Pyr�n�es, samedi. Mais Patricia s'en fout. Elle veut un autographe d'Armstrong, bon.
Au tour de Garzelli, le grimpeur de la Bianchi, de se pointer � la grille du parc o� se niche l'h�tel. Il confirme que les Discovery sont all�s rouler. Ils devraient revenir bient�t.
Ecco, les voil�... Les fans se pr�cipitent au devant du bus de la Discovery qui s'est arr�t� en attendant qu'on ouvre la grille. Le bus entre dans le parc. Les visages aux vitres teint�es du bus n'ont pas eu un regard pour les fans.
Vous �tes journaliste, vous pourriez rentrer, lui demander. Patricia me tend sa feuille blanche et son crayon.
Sauf que la porte est ferm�e aux journalistes surtout. Pour dire � quel point ferm�e, �a fait cinq jours que j'essaie de parler � Paolo Savoldelli, le vainqueur du Tour d'Italie, co�quipier de luxe d'Armstrong, je lui ai fait passer une lettre de son cousin Giuseppe Marinoni de Montr�al, j'ai donn� la lettre � je ne sais pas trop qui de la Discovery dimanche soir, et puis rien. J'ai pas eu Savoldelli. J'ai pu la lettre. J'ai 65 ans. J'attends � la grille du parc d'un h�tel avec une gamine de 15 ans et sa maman. La gamine arr�te pas de dire �super�, si elle le dit encore une fois, je la gifle.
Super, j'ai r�ussi � prendre une photo du bus d'Armstrong.
Dis, la bosse l�, c'est un bobo ou une malformation ?
CAMOMILLE - Au d�but du Tour, j'ai re�u un courriel d'un monsieur de Saint-Jean que je ne connais pas qui me dit ma soeur Solange est religieuse � Pau, elle pourrait vous h�berger, elle et ses compagnes d�pannent parfois des amis ou des parents.
J'ai pass� l� une journ�e de grand calme, loin du vacarme du Tour, avec soeur Solange, soeur Marie, soeur Jeanne et soeur Th�r�se. Des filles de la Charit� de Saint-Vincent de Paul. � Ne dites pas que vous �tiez dans un couvent, notre couvent c'est toute la ville. � Au Joyeux B�arn donc, une maison aux volets bleus, aux grandes pi�ces fra�ches dans la cour d'une �cole et d'une maternelle dont elles ont la tutelle, � la limite des quartiers les plus d�favoris�s de Pau.
Au souper, soeur Th�r�se s'est poliment int�ress�e au Tour :
Ces coureurs, qui les paient ?
Leurs �quipes.
C'est beaucoup ?
�a d�pend, cela va du salaire minimum garanti � des millions d'euros. Le salaire annuel d'Armstrong, avec les commandites et tout, tourne autour de 12 millions d'euros par ann�e.
Mon Dieu, pour un seul homme ?
Eh oui.
Je vois tant de pauvret� toute la journ�e.
Soeur Solange m'a emmen� au campement de manouches o� elle fait la cat�ch�se. Avant le souper, en guise de b�n�dicit�, elles ont chant� Viens � la f�te/La table est pr�te/O� nous invite J�sus-Christ/Viens partager le pain de vie.
J'ai repris trois fois de la soupe aux vermicelles. Elles m'ont fait une camomille. Il faisait encore jour quand je suis mont� me coucher. En tirant les volets, j'ai aper�u soeur Th�r�se qui arrosait les fleurs du patio.
(1) SRM pour Schoberer Rad Messtechnik, du nom de son inventeur, l'Allemand Uli Schoberer, la machine � mesurer la puissance dont Lance Armstrong dit qu'elle ne ment jamais (Le Monde du 19 juillet).
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