10 juillet 2005

Armstrong isolé

Gérardmer
Une grande nouvelle : le Tour de France est commencé ! Trois jours plus tôt que prévu, trois jours avant les Alpes, Vinokourov a fait exploser le peloton dans la montée du col de la Schlucht, à 25 km de l'arrivée. Le Kazakh de la T-Mobile n'a pas réussi à inquiéter Armstrong, mais il a fait dérailler son fameux train bleu. C'est la deuxième grande nouvelle du jour : Armstrong est isolé. Du moins l'était-il hier.

Mais finissons-en d'abord avec le vainqueur de l'étape, Pieter Weening, un jeune Hollandais de 24 ans qui ne restera pas longtemps inconnu. Il a fait grande impression, d'abord en larguant ses compagnons d'échappée dans les premiers kilomètres de l'ascension, ensuite en prenant la roue d'Andréas Klöden, qui l'avait rejoint au sommet, et en le battant au sprint de quelques centimètres. Voilà pour l'étape. Une vraie. La première depuis le départ.

Le col de la Schlucht est classé deuxième catégorie. Assez long, pas de gros pourcentages; habituellement, les favoris le montent au train, le peloton s'étire un peu et seuls les gros culs décrochent, pour recoller bien vite dans la descente. Mais je vous l'ai dit cent fois: ce sont les coureurs qui font la course, pas le parcours. Hier, les T-Mobile ont décidé de porter une première attaque contre Lance Armstrong, et tout a explosé. Ce fut court et violent. Armstrong lui-même n'a pas été ébranlé. Il doit tout de même se poser de sérieuses questions sur son équipe. En plein milieu de la bagarre, il s'est retrouvé sans un soldat, complètement isolé. Savoldelli a tenu le plus longtemps, mais quand l'Italien s'est écarté, Armstrong était fin seul. Azevedo et Beltran, inexistants. Hincapie, invisible. Le fameux train bleu qui déraille, on ne l'avait pas prévue, celle-là. Cette équipe si soudée autour de son chef, éparpillée au premier coup de fusil, est-ce une fausse alerte ? Ou cela reflète-t-il vraiment l'état des troupes de la Discovery ? Réponse mardi. Peut-être même aujourd'hui : ce diable de Vinokourov pourrait bien remettre cela dans Le Grand Ballon, qu'il faudra passer pour se rendre à Mulhouse.

Par trois fois hier, Vinokourov a défié Armstrong. C'est trois fois de plus qu'Ullrich en quatre ans. Avec le sang-froid qu'on lui connaît, Armstrong recollait chaque fois, glué à la roue d'Ullrich, dont il attendait le contre. Le contre est venu de Klöden. Bien joué. Dauphin du Tour l'an dernier, en perdition depuis le début de la saison, Klöden a, de toute évidence, retrouvé ses moyens! Une résurrection stupéfiante si on en juge par la facilité avec laquelle il a rejoint Weening en quatre coups de pédale. Mais ne persiflons pas. Félicitons plutôt les T-Mobile, habituellement si brouillons. Ils ont été irréprochables hier. Ils ont isolé Armstrong, puis l'ont encerclé et harcelé. C'était le truc du général Giap, c'est comme ça qu'il a battu les Américains au Vietnam.

Cette première embuscade a fait des victimes parmi les favoris. Cela ne paraît pas au classement, mais avant de recoller dans la descente sur Gérardmer, Leipheimer, Mayo, Botero se sont faits décrocher (alors que Beloki a résisté). Landis n'était pas à la fête non plus. Ni Julich, si bien que Basso s'est retrouvé aussi seul qu'Armstrong. Par contre, on a le plaisir de retrouver dans le peloton des meilleurs l'Américain Chris Horner, vainqueur du Tour de Beauce, qui a aidé Charles Dionne à gagner deux fois à San Francisco.

AUJOURD'HUI- Gérardmer-Mulhouse, 171 km, première étape de montagne, cinq faux cols et deux vrais, Le Grand Ballon, et Le Ballon d'Alsace. Chaque fois que le Tour passe par les crêtes des Vosges, on dit la même chose: ça va faire mal! Et chaque fois, il ne se passe rien. Chaque fois, les favoris avalent les 9 km d'ascension du Ballon d'Alsace, col de première catégorie, sans mouiller le maillot, sur le grand plateau presque tout le long. Il faut dire qu'en haut du Ballon, il reste 50 kilomètres en pente douce vers Mulhouse. À décourager les plus kamikazes, sauf peut-être Vinokourov. Mais je vois plus probablement un Valverde, en verve hier, gagner à Mulhouse.

LES GENS- Les tables de la salle de presse sont recouvertes de fort jolies nappes, une très ancienne spécialité de Gérardmer : linge de maison et literie. L'entreprise deux fois centenaire s'appelle Garnier Thiebaut; les ouvrières de l'usine ont été mobilisées pour entretenir les journalistes. Celle qui s'occupe de ma section est une grand-mère toute timide...

Vous avez des petits-enfants ?

Vi !

Elle dit vi au lieu de oui. Quand elle dit oui, oui, ça fait vivi, et on dirait qu'elle pépie. Ça fait assez longtemps que j'ai cruisé, je ne me souviens plus comment on fait ça.

Vous habitez chez vos parents ?

Non.

Vous vous appelez comment ?

Brigitte.

Faut pas rougir comme ça, c'est Brigitte Tomate ou quoi ? Bien sûr, elle est devenue complètement écarlate. Ben cout'donc, je serais encore capable.

ERREUR DE CASTING- J'ai aimé Jalabert le coureur. Brillant en course. Pas bavard aux arrivées, mais le peu qu'il livrait, c'était pas des niaiseries. Sauf en 1998, quand a éclaté l'affaire Festina, il a putassé comme tous les autres. J'ai adoré Jalabert reconverti en journaliste, qui nous faisait vivre la course sur la moto, qui nous parlait du peloton qu'il venait tout juste de quitter. C'était en 2003. Sa sobriété, la justesse de ses propos, son intelligence de la course, un délice. Hélas! ils l'ont mis en studio cette année, et c'est complètement raté. Jaja qui fait rire de lui aujourd'hui dans Libé: « Le taiseux Jaja se réserve pour des maximes foudroyantes: quand on est par terre on est arrêté. » Jalabert sent bien que la sobriété n'est pas une vertu télévisuelle, alors il essaie de meubler, s'enfarge, enfile les tautologies. Pire, mais ce serait plutôt un compliment, ses silences exaltent le verbiage du coanimateur, un nouveau aussi. C'est long, trois heures de course, quand il ne se passe rien... Qu'on renvoie Jalabert sur sa moto, au cul de ce peloton auquel il appartient encore un peu et dont il nous parlait si bien.

D'AUTRES GENS- Je me suis trouvé un hôtel par miracle vendredi dans la nuit, après 12 000 coups de téléphone : oui, monsieur, on vient juste d'avoir une annulation. C'était à Ribeauviller, j'y suis arrivé un peu avant minuit. Je me couche sans même ouvrir mes bagages. Je suis réveillé par des coups à ma porte : monsieur, monsieur. Oui ? Il est 10 h ! Pis ? Il faut libérer la chambre, c'est écrit sur la porte. Donnez-moi au moins une heure...

C'est que les gens qui prennent votre chambre sont arrivés.

Ben là...

Ils attendaient dans le parking, ils se sont excusés de me bousculer. Les Dolbecq de Dunkerque, papa, maman et Pierre, 9 ans, qui trépigne depuis deux jours à l'idée de voir passer le Tour de France et son héros...

Attends, laisse-moi deviner. Lance Armstrong ?

Oui ! Vous aussi ?

Moi aussi, gamin. Qu'on l'aime ou pas, sa victoire sur le cancer donne à espérer à des millions de gens.

LE PLAT DU JOUR- Qu'est-ce que c'est ?

C'est écrit sur le pot, monsieur.

J'entends bien, je voulais dire : qu'est-ce qu'on fait avec des poires déshydratées au four à bois ?

On les mange, monsieur.

Avec quoi ?

Ce que vous voulez.

Cela fait une différence, le four à bois ?

Je ne sais pas, monsieur.

Vous me le dites, hein, si je vous dérange.

J'ai rien acheté, ça lui apprendra. N'empêche que ça m'a donné une idée. Je ne veux plus être incinéré, c'est trop d'effacement, finalement. Je veux qu'il reste un petit quelque chose de moi, et comme ce ne sera sûrement pas cette chronique, je souhaite être déshydraté au four à bois. Un peu sur le même principe que la pizza aux fruits de mer, sauf qu'au lieu de vongole, vous me voyez venir, ce serait mongole.

LA PESTE- La première fois que je suis allé à Riquewihr, c'était il y a une vingtaine d'années, j'ai vraiment cru ce qui était écrit à l'entrée du village: Riquewihr, plus beau village de France. J'étais en vélo avec mes sacoches. Je crois bien que j'ai hurlé de rage en pleine rue principale. Toutes les bêtises que l'on a inventées pour le dépaysement des touristes est concentré là. Dans ce village de même pas 1000 personnes, il passe deux millions de touristes par année.

Le Tour de France a frôlé Riquewihr hier, et Kientzheim, Ammerschwihr, Turckheim... qui sont aussi des « plus beaux villages » de France. Bien sûr que c'était des beaux villages, avant. Ils sont maintenant exsangues, vidés de leur substance, de leur âme, ce ne sont plus que des dépouilles de villages. Je m'y suis attardé hier, le temps de désespérer de l'humanité tout autant qu'il y a 20 ans, mais je ne hurle plus. Même que je commence à trouver à ces hauts lieux touristiques la même utilité que les rouleaux attrape-mouches que l'on fixait jadis au plafond. Pendant que les touristes vont s'agglutiner à Riquewihr, on a la paix ailleurs.

Ailleurs, pas très loin, comme à Illhaeusern, par exemple, où le Tour passait aussi en ignorant bêtement l'Auberge de l'Ill de Marc Haeberlin, une des meilleures tables de France. Avez-vous déjà mangé des tripes? Il faut essayer celles-là, en salade avec des haricots blancs et du foie gras... Voyez cette petite tache, sur ma chemise ? C'en est.


une page mise en archives par SVP

Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca

Hosted by www.Geocities.ws

1