et le vélo

1er juin 2004

Le vol du Phénix

C'était à mi-course, à la hauteur du belvédère. Passe un gruppetto d'une dizaine de coureuses décrochées du peloton de tête. Parmi elles, le dossard 131, Stéphanie Bourbeau. Allez Stéphanie ! Trois de ses amies, des filles de bicycle, l'encouragent du bord de la route. La jeune femme tourne la tête pour leur répondre, ce faisant elle dévie de sa trajectoire, perd l'équilibre, donne de l'épaule à la coureuse voisine qui s'écarte. Stéphanie tombe, assise sur l'asphalte. Une chute anodine. Mais elle ne se relève pas. On pense qu'elle s'est cassé quelque chose, le coccyx peut-être bien. Les infirmiers l'ont saucissonnée sur une civière. Elle est partie en ambulance.

Ses amies m'ont parlé d'elle. Vingt-huit ans. Intervenante en réinsertion sociale, l'entraînement, le chum-vélo-de-montagne qui courait ce jour-là à Mont-Tremblant, une vie de sport loin des médailles, loin des médias, le sport pour le sport...

Plus tôt cette semaine, j'ai écrit un truc qui, paraît-il, a défrisé quelques-unes de ces magnifiques anonymes. J'ai dit : il n'y a pas plus de 45 filles qui roulent comme du monde sur la planète. J'aurais dû ajouter, et guère plus qui savent lire. S'cusez. Je ne levais le nez sur personne. Je disais seulement à cette courte élite, on se calme le pompon les filles, vous êtes les meilleures cyclistes du monde, sauf que dans le monde, les filles ne font guère de vélo, elles font de la natation, elles font de l'athlétisme, elles font du ski, mais du vélo, pas vraiment... (cette mise en perspective en prévision des Jeux, à l'intention des matantes pour qui toutes les médailles sont égales).

Et quand je dis 45 filles qui courent comme du monde, ce n'était pas si évident que ça sur le mont Royal samedi.

Elles ont couru comme des pieds, si vous voulez mon avis. Comme des vraies filles. Sauf mademoiselle Jeanson et toute l'équipe Rona, pour une rare fois, exemplaires.

Mlle Jeanson m'avait glissé dans le courant de la semaine qu'il ne faudrait pas compter sur elle dans cette course, et ce n'était pas de l'intox. Elle n'avait ni la tête ni les jambes à un exploit. « S'il me faut chasser dès les premiers tours, m'avait-elle dit, je ne tiendrai pas longtemps. » Chasser, cela veut dire répondre aux attaques. Mlle Jeanson n'était pas d'humeur à aller à la guerre. Toutes les mauvaises querelles qu'on lui a faites depuis un an ont fini par l'user.

Ce fut la course dont elle n'osait pas rêver ! Pas de guerre. Pas d'échappées. Pratiquement aucune attaque. Vingt filles ensemble à 300 mètres de l'arrivée. Sur un tel parcours ? Après 12 montées de Camillien-Houde !!! Hello ! Je retire ce que j'ai dit. Il n'y a pas 45 filles dans le monde qui roulent comme du monde. Il y en a moins.

Le peloton a mené Geneviève en carrosse jusqu'à la victoire. Le peloton s'est benoîtement conformé au tempo imposé par les équipières de Geneviève, en particulier cette Erinne Willock, dont je n'avais jamais entendu parler, et qui a été la véritable reine du mont Royal samedi, si vous voulez mon avis.

L'autre gagnant de la journée est ce monsieur André Aubut, directeur technique de Rona, et mentor de Geneviève. Le milieu cycliste haït Aubut avec de très bonnes raisons de le haïr, mais aussi avec une mauvaise foi, un acharnement, une hargne de meute enragée. Je n'aime pas Aubut même si j'ai déjà pris sa défense. Tout récemment, je me suis même permis de dire à Mlle Jeanson ce que je me retenais de lui dire depuis au moins deux ans, qu'elle devrait s'éloigner d'Aubut. Je n'aime pas Aubut, mais j'aime encore moins les meutes, leurs ragots merdiques, et les petits cabots qui jappent dans l'ombre des dogues en attendant la curée.

Un des nombreux procès que l'on fait à Aubut, c'est d'être un mauvais stratège. Ce n'est pas faux. Mais où donc étaient les bons samedi ? Aubut, samedi, a été irréprochable. Ce n'était pas bien compliqué, mais au moins, il n'a pas commandé quelque opération suicide débile dont il est coutumier. Il a été patient, pourtant la dernière de ses qualités. L'autre procès que l'on fait à Aubut, c'est d'être suffisant. Disons que samedi, la molle incompétence des autres le confortera dans l'idée qu'il est un génie.

Quand je commence à parler vélo...

Bien sûr que j'étais content pour la petite. Geneviève qui pleure jeudi, qui rit samedi. Je ne m'étais encore jamais représenté le Phénix renaissant de ses cendres en petite blondinette, ou en héroïne de roman-photo. On ne peut s'empêcher de penser, une fois de plus, que dans un environnement plus friendly - comme on dit pour les ordinateurs - cette fille aurait Montréal à ses pieds. Peu d'athlètes ont autant de charisme.

En passant, oubliez ça Geneviève Jeanson aux Jeux olympiques. Il est à peu près certain qu'elle sera suspendue pour ne s'être pas présentée au contrôle antidopage de la Flèche Wallonne. On le saura dans une semaine. Un autre coup dur pour la jeune cycliste qui va finir par craquer pour de bon ? Pas sûr. La coupure viendra à propos. Il ne m'étonnerait pas que, dans sa petite tête, elle ait déjà fait une croix sur Athènes.

Même si ce fut une course soporifique, même s'il faisait froid et qu'il y avait beaucoup moins de monde que les autres années, ce rendez-vous sur le mont Royal est toujours aussi spécial, aussi surprenant. Bon an, mal an, j'y croise plus d'allumés de la pédale qu'en trois semaines de Tour de France. Ai-je dit surprenant ? Pas tant. La route du Tour est un fourre-tout populaire alors que le mont Royal convoque aux états généraux de la pédale du Québec.

Salut Marc ! Roules-tu cette année ? Hun ! Pas déjà 4000 kilomètres ! C'est Aubut qui fait ton programme ou quoi ? Tu t'entraînes à la flash light comme quelqu'un que je connais ?

Qui gagne aujourd'hui, M. Foglia ? Tout le monde avait Lyne Bessette. C'était sûr. Moi j'avais Judith Arndt. Puis Bessette. Puis Susan Palmer. C'est comme mon pool de hockey, j'avais les Maple Leafs. C'était sûr eux aussi. Mais ça leur prendrait un coach. Eux aussi.

Allez-vous au Tour de France, M. Foglia ?

Jamais les années olympiques.

Armstrong pour un sixième ?

Non, mais un autre Américain, Tyler Hamilton.

(Ne mettez pas un sou là-dessus, ce n'est pas mon année.)


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