![]() et le vélo |
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16 février 2004
Plusieurs choses ont tué Marco Pantani. Mais pas la drogue. Et même si l'autopsie officielle qui doit être pratiquée aujourd'hui révélait que les anxiolytiques sont pour quelque chose dans sa mort, ce serait une erreur. Ni la drogue, ni les médicaments.
Corrigeons d'abord la date de son décès. En réalité, Marco Pantani est mort le 5 juin 1999 à la station alpestre Madonna di Campiglio. Il allait remporter le Tour d'Italie pour la deuxième année d'affilée. Il avait dominé de bout en bout, la plus belle de toutes ses chevauchées. L'Italie brûlait de ferveur comme au temps de Bartali et Coppi. En ce radieux matin de l'avant-dernière étape, Pantani était au sommet de sa gloire.
Vers 8 h, les médecins de l'Union cycliste internationale sont venus effectuer un contrôle sanguin sur une série de coureurs tirés au sort, dont Marco Pantani. Et c'est la bombe. Contrôle sanguin hors norme. Pour raison médicales (comme Geneviève Jeanson à Hamilton), Pantani n'a pas été autorisé à prendre le départ de cette avant-dernière étape d'un Giro qui lui appartenait pleinement.
Il n'est pas mort cliniquement ce matin-là, mais il s'est mis à pédaler vers la mort à partir de là. Un long tunnel qui l'a mené jusqu'à cet appartement, dans cette auberge de Rimini, où on l'a trouvé sans vie samedi dernier. Il avait 34 ans. C'est jeune ? Plus que vous pensez. Comme souvent les champions de haut niveau, Pantani était un tout petit enfant. Et c'est bien de cela qu'il est mort. D'immaturité. J'y reviens dans un instant.
Mais d'abord, deux mots sur la drogue, puisque les curés du sport sont nombreux ce matin à suggérer qu'il est mort d'en avoir trop pris. Pantani était bien sûr de cette culture EPO qui a marqué la dernière décennie, mais il n'en prenait pas plus que les autres (qui gagnent en ce moment même plein de courses). Non seulement Pantani n'est pas mort d'avoir pris trop de drogue, mais il se pourrait, au contraire, qu'il soit mort un peu de n'avoir pu en prendre en toute quiétude et impunité, comme les autres. À partir de son exclusion du Tour d'Italie, il a été l'objet d'une surveillance qu'on a voulue exemplaire. Il ne pouvait plus aller pisser sans être accompagné d'un commissaire, on fouillait sa chambre toutes les cinq minutes, on a fini par y trouver une seringue avec de l'insuline, il est allé de procès en procès (toujours acquitté) et de suspension en suspension (souvent remises). Ses saisons perturbées par les affaires, incapable de se « préparer » comme avant, ses performances se sont mises à décliner. Il est devenu irritable, puis complètement paranoïaque. En fait, il est devenu fou à force de surveillance et de harcèlement judiciaire. Si bien que, l'été dernier, on a dû l'interner dans une clinique de Milan.
N'oubliez pas, il était tout en haut. L'Italie à ses pieds. Tout en haut, au-dessus des règles, comme ils croient tous l'être. Touchez-vous à l'EPO ? avait osé lui demander un journaliste lors de la présentation du parcours du Tour de France en 1999. Ça, mon ami, c'est ma vie privée, lui avait-il répondu. Il était convaincu, comme ils le sont tous, que cela ne regardait que lui.
Le personnage était attachant, le coureur immense. Un pur grimpeur comme on n'en avait pas vu depuis le Colombien Lucho Herrera. Pantani est arrivé dans le peloton professionnel au moment où la mode était aux grosses cylindrées, aux locomotives genre Indurain qui montaient les cols en puissance. Pantani, lui, moulinait des petits braquets de cyclos sportifs. Au lieu d'«écraser», il effleurait les pédales, un elfe, un cabri, qui faisait passer les autres pour des boeufs de labour. Pas de cuisses, pas de bras, des grandes oreilles qu'il déployait pour prendre le vent, des démarrages effarants. J'en pleurais tellement c'était beau. Pour qui aime la pédale et la montagne, Pantani était un géant. J'étais en haut de l'Alpe en 1997. Putain, a dit le motard qui le suivait, il est géant ce mec, il roulait à 30 dans le 9 % ! Le géant a ôté son bandana, nous a toisés, et solennellement : Ho vinto per mia mamma ! J'ai gagné pour ma môman.
Le géant n'était qu'un tout petit enfant. Le plus haut taux de mammatocrite du peloton. On ne l'a jamais vu avec une fille. Il n'allait pas aux putes ni aux danseuses. Vélo, EPO, dodo. Preux chevalier de la pédale qui allait conquérir le saint Graal pour sa môman. Il lui a rapporté un tour de France, un Giro, des Alpes d'Huez, des Galibiers, des Mont Ventoux. Et le sang recueilli de ses plaies.
Le 5 juin 1999, il était à deux jours de lui offrir un deuxième Giro quand il a été publiquement disgracié. Maman bobo. Vous, moi, un homme ordinaire, un sportif ordinaire, nous nous en serions remis. C'est plus compliqué pour les grands champions. Infantilisés dès leur plus jeune âge par le succès, par les applaudissements, par le high que donne la victoire, ils sont incapables de se projeter dans la réalité d'une vie ordinaire.
Ce n'est pas la drogue qui a tué Marco Pantani. Il n'en prenait pas plus que les autres. Ce ne sont pas non plus les anxiolytiques. Pantani est mort d'une maladie fort commune chez les champion sportifs : l'immaturité. Fort heureusement, elle ne les tue pas souvent, elle se contente de gacher leur après-carrière. Pantani était un cas d'infantilisation majeure. À très haut taux de mammatocrite.
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