![]() et le v�lo |
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9 juillet 2003
Romilly-sur-Seine - Quand j'�tais petit, Saint-Dizier, o� sont arriv�s les coureurs du Tour de France hier, �tait la ville des fous. � On va t'emmener � Saint-Dizier �, on va t'enfermer � l'asile. Mme Mar�chal, une dame qui habitait ma rue, �tait enferm�e � Saint-Dizier. Maman allait parfois la visiter en train, le dimanche. Mme Mar�chal avait un amant, le docteur Pucheux, celui-l� m�me qui m'a enlev� les amygdales. Quand le docteur n'a plus voulu de Mme Mar�chal ben c'est l� qu'elle est devenue folle. Je vous raconte ce qui se disait rue Paul-Bert, une venelle de comm�res derri�re la place des Martyrs, � Romilly-sur-Seine, o� nous habitions, ma m�re, mes soeurs et moi. Mon p�re travaillait sur les grands chantiers de l'apr�s-guerre, on ne le voyait presque jamais. J'avais dix ou onze ans et je n'avais pas de v�lo. Et on n'allait jamais voir passer le Tour de France parce que, comme je viens juste de vous le dire, j'habitais avec trois filles.
Je me suis rattrap� depuis. Et quand le Tour fait halte pas loin, je vais coucher � Romilly-sur-Seine comme aujourd'hui. En entrant dans la ville, par la route nationale, il y a d'abord le cimeti�re et ces noms familiers sur les tombes, Grammain, Ramelot, Journaux, Prontini, L�veill�, Nortefeu, �lision du souvenir, nul visage ne surgit jamais. Puis je vais jogger sur les berges de la Seine, j'en arrive � l'instant, il faisait tr�s chaud, c'est dr�le j'ai vu un h�ron bleu, comme j'en vois un aussi chez moi dans le marais de Pigeon Hill, c'est peut-�tre le m�me qui m'a suivi, c'est peut-�tre aussi un effet de la mondialisation. Je rentre par l'ancien lavoir o� ma m�re allait faire ses lessives, � genoux, au bord de la rivi�re. La rue Paul-Bert est tout de suite l�, � main gauche, apr�s l'�cole Des Fontaines. Ma maison est la seconde.
Une dame sort : Vous cherchez quelque chose ?
Non madame. J'ai habit� cette maison.
Chaque fois que je suis revenu, quelqu'un est sorti avec qui j'ai eu exactement le m�me �change embarrass�.
Il y a toujours un jardin derri�re ? (Je sais bien que non, ce sont des garages maintenant)
Non, me dit la dame, ce sont des garages maintenant.
Bon, eh bien au revoir madame.
Au revoir monsieur. Je ne sais pas pourquoi je h�te le pas. Me revient ce po�me d'Anne H�bert, �mon ombre s'impatiente derri�re moi, nanana j'ai un blanc, me br�le les talons, me d�passe en courant, marche devant moi, pr�tend qu'elle est moi... �
La tradition
Romilly a �t� longtemps une ville de filatures, capitale mondiale du tissage de la socquette, de la chaussette. Quand la bonneterie - c'est le bon mot on fabrique des bas dans une bonneterie, le fran�ais tombe parfois sur la t�te - quand la bonneterie s'est effondr�e, Romilly a �t� sauv�e � Romilly par le v�lo. Si j'�tais rest� � Romilly, j'aurais s�rement travaill� �
l'usine de bibyblettes Peugeot, la p lus grande usine de v�los en Europe, jusqu'� 1500 employ�s � ses heures les plus glorieuses.
Quand j'�tais petit il n'y avait pas d'autres v�los que Peugeot, pas seulement � Romilly, tout le monde roulait sur des Peugeot (m�me au Qu�bec), le Tour de France �tait tout Peugeot, il y a eu longtemps une �quipe Peugeot dans le Tour dont les coureurs portaient le c�l�bre maillot � damiers noirs et blancs. Jusqu'� tout r�cemment, quelques �quipes professionnelles - Festina, BigMat-Auber - roulaient encore sur des v�los Peugeot. C'est fini. On ne fabrique plus de v�los Peugeot. Fin compl�te de la production l'an prochain. Un autre mythe qui s'en va, sinon un mythe, un pan de l'histoire m�me de la bicyclette.
L'usine a �t� rachet�e par un holding su�dois, Cycleurope, qui a tu� la marque Peugeot boud�e par les consommateurs. Cycleurope a gard� l'usin� de Romilly pour fabriquer des v�los Bianchi. Bianchi est � l'Italie ce que Peugeot �tait � la France, la marque de la tradition.
Il y a donc, en ce moment, une �quipe Bianchi au Tour de France dont le leader, Jan Ulrich, un Allemand, pourrait tr�s bien gagner le Tour sur un v�lo italien fabriqu� par des Fran�ais dans une usine su�doise ?
Le directeur des ventes s'impatientait. Avez-vous d�j� entendu parler de mondialisation ? me dit-il.
Et vous monsieur, avez-vous d�j� entendu parler de ces cyclistes qui ach�tent des Bianchi parce que c'�tait le v�lo de Coppi ?
Le con du jour et m�me de la d�cennie
Le bordel est pris dans l'�quipe Cofidis depuis Paris, depuis le saut de cha�ne qui a co�t� la victoire � David Millar. Millar qui a autant de gueule que de talent ne d�col�re pas : Sans cette connerie, j'aurais travers� Paris en jaune et je serais encore en jaune aujourd'hui. Chez Cofidis, r�p�te Millar,
on a le mat�riel le plus cheap de toutes les �quipes pros. Sur neuf coureurs, cinq sauts de cha�ne dans ce prologue, vous trouvez �a normal ?
Le boss de l'�quipe s'appelle Alain Bondue. C'est lui qui avait convaincu Lance Armstrong de signer pour Cofidis en 96. Gros contrat. Mais avant de donner un seul coup de p�dale dans sa nouvelle �quipe, Armstrong tombe malade. On lui trouve deux ou trois cancers en m�me temps. Que fait Bondue ? Il prend l'avion pour le Texas pour ren�gocier � la baisse le contrat du moribond ! Lance Armstrong l'envoie chier et rompt le contrat. Bondue est bien content, les chances qu'Armstrong remonte un jour sur un v�lo sont pratiquement nulles � ce moment-l�. Sauf que le miracle a lieu. Armstrong gu�rit. Revient � la comp�tition, signe � US Postal pour des peanuts (215 000 $ par ann�e), gagne quatre tours de France de suite, peut-�tre cinq. Depuis, chaque fois qu'il croise M. Bondue, il le salue bien bas : Bonjour Monsieur Bondue, nous nous sommes rencontr�s je crois dans un h�pital � Houston, Texas, j'�tais � l'�poque un peu moribond, je dirais m�me un peu moribondue.
Je ne comprends pas
Le Tour a retrouv� son public, le Tour fait le plein de badauds dans la travers�e des villes et des villages et cela doit grandement rassurer M. Leblanc, son imp�rial directeur, apr�s le fiasco de Paris. Pas un mot dans L'�quipe, mais Paris a snob� le Tour. � l'�vidence le Tour est con�u pour l'amusement des provinciaux, public bon enfant, pas r�leur comme les Parisiens.
J'avoue que je ne comprends pas tr�s bien. C'�tait en Argonne, apr�s un village nomm� Brizeaux, je venais de doubler la caravane, j'ai d� m'arr�ter pour pisser. Il y avait l� une famille qui pique-niquait sous un bouquet d'arbres, la bouteille de ros� sur la table pliante, les enfants, la bavette nou�e autour du cou, maman, maman je peux reprendre de la cr�me au chocolat ? L'endroit �tait vraiment bien choisi, � l'entr�e d'un sentier qui s�parait une for�t d'�pic�as d'un champ de bl�. Image achev�e du bonheur familial.
Arrive la caravane tonitruante. Des pouponnes en bottes blanches qui dansent le chihuahua sur la plate-forme d'un camion qui fait la r�clame du Faillitaire, � Faites des affaires avec le faillitaire �, un entrep�t de reprise de faillite. Suivait la voiture Banania. � Pourquoi �tre raplaplat ? Dans Banania, de la banane pour les rois de la b�cane et du cacao pour avoir le maillot �. Il y en a pour deux kilom�tres comme �a.
Ce que je ne comprends pas ? La bu�e sur la bouteille de ros�. La moustache de chocolat qu'une des petites s'�tait faite avec la cr�me au chocolat. Le fr�missement des bl�s. Cet infime bonheur qu'on vient enfouir au bord du chemin, sous un Himalaya de vulgarit�.
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