et le v�lo

8 juillet 2003

M. Blanchard, 20 de la rue Rueil

C'est vrai �a que vous venez du Qu�bec ? Vous n'avez pas beaucoup l'accent, j'aime bien l'accent qu�b�cois. Il �tait d��u.

Pouvez bien parler, vous n'avez m�me pas de b�ret, tous les vieux Fran�ais ont un b�ret, si �a se trouve vous n'�tes m�me pas Fran�ais. C'est quoi votre nom ?

Jean Blanchard.

C'est pas fran�ais �a, c'est qu�b�cois Blanchard, vos anc�tres doivent venir du Qu�bec.

Vous croyez ?

S�rement. Il y a plein de Blanchard au Qu�bec, ils ne sont pas tr�s sympathiques d'ailleurs, m�me que j'en connais un qui doit vingt piastres depuis des ann�es.

Le lecteur peut bien penser que je lui raconte n'importe quoi. Qu'il v�rifie s'il veut, Jean Blanchard, 20 de la rue Rueil � La Fert�-sous-Jouarre. Le Tour de France passait dans son jardin hier, litt�ralement. Le d�part �tait donn� un peu plus bas, rue de Rueil toujours, ma voiture �tait gar�e devant chez lui, je partais - je dois pr�c�der les coureurs d'au moins une heure - il �tait assis sur une chaise devant son jardin, il me dit vous �tes de la presse, je lui dis oui de La Presse de Montr�al. C'est comme �a qu'on a caus�.

Vous avez l� un beau jardin, c'est quoi au fond ?

Des Soissons, vous savez les petits haricots blancs, ma femme les faits avec des oignons, en salade, ti�des, c'est tr�s bon.

J'adore les vieux Fran�ais, leur philosophie de l'ordinaire, cette fa�on d'�tre englu�s dans leurs habitudes mill�naires, ils sentent le pot-au-feu, ils grincent comme des vieilles armoires normandes, on ne sait pas tr�s bien si ce qui les habite est une culture ou une n�vrose, ils sont m�fiants, radins, mais tu leur dis qu'ils ont un beau jardin et ils rosissent comme des jeunes filles.

Laissez-moi deviner, apr�s votre jardin, le truc que vous pr�f�rez le plus c'est la p�che ?

Comment savez-vous ?

Y'a une gaule contre le mur, derri�re vous...

Vous �tes un malin! Ah ben oui la p�che, j'y suis all� ce matin. J'ai rien pris. Mais il y en a du poisson dans la Marne, hein, du brochet, du sandre, du gardon...

Le temps commen�ait � presser. Mes coll�gues �taient presque tous pass�s, allez M. Blanchard, au plaisir...

Vous ne verrez pas la course en �tant devant, faudrait �tre derri�re !

Bof, mes lecteurs me la raconteront, ils l'�coutent � la t�l�.

C'�tait hier matin au d�part de La Fert�-sous-Jouarre. Je me suis lev� t�t pour un d�tour qui n'a rien donn�. Entre Meaux, o� les coureurs sont arriv�s dimanche et la Fert� d'o� ils partaient hier matin, il y a Ussy, minuscule village o� est n� Andr� Roussimof que vous connaissez peut-�tre mieux sous le nom du g�ant Ferr�. �douard Carpentier le fit venir au Qu�bec, puis le g�ant fit carri�re aux �tats-Unis et au Japon. � Montr�al, il �tait propri�taire d'un resto bien connu, Le Pichet, qu'il avait fini par revendre � Denise Filiatrault, il est mort il y a dix ans exactement, enfin bref, me voil� � Ussy son village natal o� l'on m'avait dit que je trouverais plein de gens qui me parleraient de lui.

Mais pas aujourd'hui, m'a dit la dame du bistrot.

Et pourquoi donc ?

Parce qu'aujourd'hui tout le monde est au Tour de France, monsieur.

Ben moi aussi d'abord, j'y vais.

Toute congestionn�e, La Fert� avait l'air de la grenouille qui a aval� le boeuf. La Fert�, 8000 habitants, tentait d'avaler le Tour, sa caravane, ses coureurs, ses journalistes, et cette foule qui venait de toute la Brie et de la Champagne pour assister au d�part. Vraiment une grosse bouch�e pour une petite ville placidement lov�e dans un coude de la Marne, plus habitu�e � regarder passer ses p�niches que la criarde caravane du Tour.

Le pont fleuri qu'il faut prendre pour aller � la place de la mairie s'appelle b�tement Pont du G�n�ral de Gaulle. Comme si c'�tait un a�roport. Un g�n�ral et quel g�n�ral, quand un sous-lieutenant e�t suffi � si petit pont, peut- �tre m�me une cantini�re. Sur la place de la mairie, ferm�e � l'italienne, flotte un air de province compass�e. Passe une m�nag�re qui serre deux baguettes dans ses bras, clich� je sais bien, mais la province fran�aise est encore beaucoup affaire de clich�s et de bavardages de brasserie.

Au caf� des sports, le gar�on me fait la gueule quand je pose mon sac de brioches sur la table. J'ai l'habitude, les gar�ons me font toujours la gueule quand j'arrive avec mes brioches, les plus impertinents de m'interpeller : vous savez, on en vend aussi des croissants. Alors moi aussi je deviens insolent : je ne vois pas pourquoi je paierais plus cher pour des croissants d�gueux, quand l'artisan p�tissier juste � c�t� se fend le cul pour faire des brioches au beurre. Ce matin j'ai r�ussi � �viter l'esclandre. J'ai lu mes journaux. Dans Le Monde le patron du Tour, Jean-Marie Leblanc, promettait bien imprudemment :� Si j'apprenais que la carri�re d'Amstrong n'�tait qu'une scroquerie, je claquerais la porte du cyclisme. � Tout d�pend de ce que vous nommez escroquerie monsieur, par exemple des soins tr�s pointus � un ex-canc�reux, serait-ce une escroquerie ? � part �a, dans les journaux fran�ais, encore le foulard des musulmanes, les OGM � �tiqueter et trois pages sur le prochain concert des Stones � Bercy. On dirait de la vieille actualit� qu�b�coise recycl�e.

Parlant de cycle, c'�tait l'heure de l'arriv�e des caravanes des coureurs, ces grands autobus o� ils se r�fugient en attendant le d�part. Plusiers se r�chauffent sur des v�los fixes. D'autres accueillent les amis, ou les parents qui les suivent. Hier matin grand attroupement de la presse � l'autobus de l'�quipe danoise CSC, on venait d'apprendre que Tyler Hamilton prendrait le d�part contre toute attente, malgr� sa fracture de l'�paule. Un m�cano mesurait je ne sais trop quel angle de son guidon qu'on avait retrouss� pour que ses mains sur les cocotes de freins soient plus hautes, bref qu'il ait moins � se pencher, un peu � la mani�re d'un cyclotouriste, mais le Tour est-il bien fait pour un cyclotouriste ?

En tout cas il n'est pas fait pour les journalistes, � moins qu'ils soient de la t�l�.


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