![]() et le v�lo |
|---|
22 juillet 2003
Si je ne pleure pas aujourd'hui quand Armstrong sort des nuages en danseuse au sommet de ces Pyr�n�es si belles, si je ne pleure pas quand il sort du ventre de cette foule profuse qui vient d'en accoucher, si je ne pleure pas quand il tombe, si je ne pleure pas quand il se rel�ve, et qu'il passe � un cheveu de rechuter en d�chaussant, si je pleure pas je fais quoi ? Je prends des notes ?
Si je ne pleure pas quand Ullrich, voyant son rival � terre, fait signe aux autres qu'il faut attendre l'Am�ricain, si je ne pleure pas, alors c'est que je dis des conneries quand je dis que le sport est au centre de ma vie, de ma culture. Vous comprenez bien s�r ce que signifie attendre dans ce sport qui se joue autant au moral qu'� la p�dale. Le Tour se jouera samedi prochain pour une poign�e de secondes. Je continue de croire que Ullrich va le gagner. Mais si Ullrich devait le perdre par dix secondes, je ne dirai pas c'est dommage. Je me rappellerai que ces secondes l� sont belles, sont pleines d'une noblesse qui appartient au code d'honneur du v�lo.
Si je ne pleure pas quand, revenu sur Ullrich et les Basques, Armstrong attaque aussit�t, sans piti�, incisif, � nouveau g�ant; si je ne pleure pas quand, passant � c�t� de Chavanel, dernier rescap� d'une �chapp�e de 130 kilom�tres et maintenant plant� dans la montagne, il lui donne une petite tape d'affection dans le dos, si je ne pleure pas aujourd'hui alors je n'ai plus le droit, jamais, d'�crire une seule ligne dans les pages sportives d'un journal. Si je ne pleure pas, je rentre � Montr�al, je vais voir mon boss et je lui dis boss j'aimerais que tu m'envoies � Ottawa couvrir la politique f�d�rale.
Du grand v�lo. Un grand moment de vie. Quand le destin rebondit. Appelons l'�tape d'aujourd'hui les rebonds du destin. Venez donc me dire que vous n'avez pas cru que c'�tait fini quand, � huit kilom�tres du sommet du Tourmalet, un peu pass� La Mongie, dans le plus dur du col, Ullrich attaque et prend 50 m�tres sur une seule acc�l�ration. C'est fini. Les Allemands criaient leur joie. C'est fini. Ce n'�tait pas fini. Armstrong est revenu. Oh que c'�tait difficile. Oh qu'il a souffert. Mais il est revenu dans la roue de l'Allemand.
Notez au passage que Vinokourov n'est plus l�. Je ne sais pas si vous avez gard� La Presse d'hier, le cahier des sports ? Anyway, Vino est l�ch�, mais les deux basques Mayo et Zubeldia sont en embuscade. Ils croient encore que ce sera leur jour de gloire. Ne sont-ils pas a casa ? N'est-ce pas leur montagne ? Leurs partisans ? Les uns et les autres vont grandement d�chanter.
Nous voil� dans la mont�e finale. Restent dix kilom�tres. Mayo attaque, Amstrang saute dans sa roue et Ullrich dans celle de l'Am�ricain. Mais Armstrong en remet une couche. Sa premi�re attaque depuis le d�part du Tour. On le disait contrari� par ses probl�mes conjugaux. On le disait moins motiv�. On le disait moins bien entour�. Un peu patraque. Le voil� qui attaque. Il flingue, le patraque. Il cravache, le contrari�. Sous son coup de boutoir, Ullrich et les Basques d�vissent. Amstrong coupe le virage, se rabat sur la foule, trop pr�s Lance, trop pr�s, l'anse de la musette d'une spectatrice se prend dans la cocote de son frein droit, il tombe lourdement comme un boeuf pris au lasso dans un ranch de son Texas. Pour rebondir, le destin doit d'abord tomber.
Amstrong prendra une bonne part de la faute: je roulais trop pr�s des gens.
Il se rel�ve, mais pas si vite que �a, il se t�te, secoue son v�lo des fois qu'il en tomberait des morceaux. Encore une fois, un seul cri : c'est fini ! Ce n'�tait pas fini. Devant, Ullrich a fait signe aux Basques qu'il fallait attendre l'Am�ricain. Il est d�j� l� d'ailleurs l'Am�ricain, une formidable mont�e d'adr�naline l'a transform� en fus�e. Il passe sans dire merci. Il attaque encore, suivi de Mayo qui ne soutiendra pas longtemps la cadence. Amstrong file seul vers Luz-Ardiden. Il a retrouv� toute sa fluidit�, impressionnante machine � p�daler.
D�cid�ment, ce gar�on n'aime rien tant que ressusciter alors que tout le monde l'a enterr�.
J'�tais l� quand il est arriv�. Dans cette foule boudeuse, d��ue, qui ne montrait pas du tout bon coeur dans sa mauvaise fortune. Elle aurait tant aim� la victoire d'un Basque. J'�tais l� � quelques pas seulement de l'Am�ricain, mais trop loin pour lui dire merci. Il rayonnait d'un grand bonheur.
Lance, lui a demand� le gars de la t�l�, Lance, �tes-vous confiant maintenant de remporter votre cinqui�me Tour de France ?
Je ne pense pas � cela.
� quoi pensez-vous ?
Je pense que je viens de passer une magnifique journ�e.
Nous aussi monsieur, nous aussi. M�me que j'en ai pleur�.
page mise en archives par SVP