et le v�lo

20 juillet 2003

Fort Alamo

Lance Armstrong sait maintenant qu'il ne gagnera pas le Tour de France. Il pouvait encore y croire apr�s le contre-la-montre. C'est fini. Il a couru aujourd'hui une �tape parfaite. Ses �quipiers aussi. C'�tait brillant d'envoyer Jos� Luis Rubeira en avant, en point d'appui, en poire pour la soif, pourrait-on dire en ces temps de canicule. Mais cela n'a servi � rien.

Et que dire du travail de Manuel Beltran ! Si vous aimez le cyclisme pour ses traditions, le travail que Beltran a fait hier pour Lance Armstrong est un grand �loge � la tradition de servitude du cyclisme. Monsieur ne pouvait �tre mieux servi.

Et monsieur a �t� � la hauteur.

Mais dans ce Tour de France, Jan Ullrich est plus grand que lui.

Monsieur a encore le maillot, mais si peu. 15 minuscules secondes. Ce n'est plus un maillot, c'est une peau de chagrin.

Si vous aimez le cyclisme pour son d�cor grandeur nature, vous auriez ador� hier, le vent de fra�cheur en haut du Port de Pailh�res, et tout en bas la verte enfilade des vall�es de la Haute-Ari�ge. Vous auriez aim� le berger qui m'a dit : vous voyez entre les pics de l'Andorre, l� au sud, c'est le passage d'Envalira. Eh bien, tr�s souvent il est bloqu� par la neige. Mais non, pas hier. Mais justement hier, �a faisait du bien de penser � la neige. C'est qu'on venait de traverser 160 kilom�tres de canicule. De la Haute-Garonne en Ari�ge, de bastide en bastide c'�tait toujours le m�me four, une sorte de vide br�lant d'o� s'�levaient des vapeurs bleut�es, comme si c'�tait du ciel fondu.

La course a explos� au pied du Fort de Pailh�res. Je ne vous parle pas de la course pour la victoire de l'�tape - r�glons cela, la victoire est all�e � Carlos Sastre, un �quipier de Tyler Hamilton. Une belle chevauch�e mais on n'en retiendra rien. Les choses importantes se sont pass�es derri�re. Ils �taient tous l� derri�re, Armstrong, Ullrich dans son ombre, Vinokourov, Hamilton, Zubeldia, Iban Mayo, tout ce beau monde comme en carrosse tir� par un cheval l�ger : Manuel Beltran dont je viens de vous parler. Si vous aimez le cyclisme pour la p�dale, vous �tes forc�ment tomb�s sous le charme de ce Beltran, hier. Un sacrifice certes, mais pas � l'agonie, du style, la classe des grands serviteurs.

Il ne s'est rien pass� dans le port de Pailh�res sauf cette s�lection par l'arri�re, et cet idiot d'Iban Mayo qui a attaqu� deux fois alors qu'il n'en avait pas les moyens. Les deux fois Armstrong est all� le chercher.

Je crois que c'est � ce moment-l� que Armstrong a compris qu'il avait perdu le Tour de France. Quand, dans son effort pour aller chercher Mayo, il a senti derri�re lui avec quelle facilit� r�pondait Ullrich, tout de suite dans sa roue, les doigts dans le nez.

La suite �tait pr�visible rien qu'� regarder les visages. Celui imperturbable de Ullrich. Celui d'�tain de Armstrong. Pourtant cela aurait d� �tre le contraire. Apr�s tout, c'est l'Am�ricain qui faisait donner sa cavalerie depuis 30 kilom�tres pour �puiser l'Allemand.

On a repris les m�mes et on a recommenc� pour la mont�e finale vers le plateau de Bonascre : les m�mes, moins Hamilton d�croch� � quatre kilom�tres du sommet.

Reste trois kilom�tres, Aimar Zubeldia attaque. Armstrong se dresse sur ses p�dales. Pioche. Rejoint p�niblement le Basque. Une autre attaque maintenant laisserait Armstrong sans r�action. C'est ce qu'a compris Vinokourov qui pioche lui aussi, mais qui ramasse tout ce qu'il lui reste d'�nergie pour attaquer � son tour. Ou s'est-il sacrifi� pour son ami Ullrich ?

Armstrong est l�ch� sur l'attaque de Vino. Ullrich passe � c�t� de lui. L'Am�ricain ne r�agit pas. Il est battu. Soud� � son v�lo.

La foule qui assi�ge la montagne vient de comprendre que le Tour est en train de basculer, qu'il n'est plus am�ricain le tour, mais qu'il ne sera pas non plus espagnol. Ils sont d��us. Ils viennent pour la plupart de Puigcerda, du pays basque, de Barcelone.

Tout en puissance, Ullrich rejoint Vinokourov, le l�che. Pendant que Zubeldia remet �a et l�che Armstrong lui aussi. C'en est assez des gifles. L'Am�ricain se dresse encore, c'est Fort Alamo que vous voulez ? Il ne conc�dera finalement que sept secondes � l'Allemand.

Tandis que Vinokouvov paie pour sa tra�trise. Tout �a en moins de dix minutes.

Si vous aimez le cyclisme pour cette intensit�, � hauteur des nids d'aigles, dans les �-pics de caillasse, alors vous comprenez pourquoi je m'emmerde tant dans les �tapes de plat.

Si vous aimez les hallalis, ne fermez pas votre appareil, Fort Alamo c'est pas fini. L'Am�ricain va craquer encore, peut-�tre pas aujourd'hui, mais demain, demain, il va mourir, les armes � la main.

Aujourd'hui
St-Girons - Loudenvielle, 190 km, sept cols au programme, aucun des sept hyper difficile, aucun hors-cat�gorie. La grande �tape pyr�n�enne Tourmalet et compagnie, c'est demain. Mais sept ascensions tout de m�me, usant. En plein milieu, le col de Ment� que je connais pour l'avoir p�dal� quelques fois, passages � 15 % dans les deux derniers kilom�tres. Je pr�f�re de loin le col suivant, celui du Portillon qui monte dans la for�t. Nous sommes sur de magnifiques routes de v�lo -je m'adresse ici aux cyclos - dans un d�cor qui donne envie de rouler, dans un pays accueillant, particuli�rement au printemps ou tard � l'automne quand les touristes sont rentr�s chez eux.

Revenons aux coureurs, ces malades qui n'ont jamais un regard pour le paysage. Aujourd'hui, c'est le genre d'�tape o� tout peut arriver, excusez la tautologie, aussi rien du tout qu'une bagarre de tous les diables - le dernier col, celui de Peyresourde, se pr�tant plus ou moins � une grande explication puisqu'il est suivi d'une descente tr�s technique vers Loudenvielle, petit village de 280 habitants o� sera jug�e l'arriv�e. Pis, me direz-vous, en quoi la descente peut-elle emp�cher un Ulirich d'attaquer � nouveau Armstrong dans la mont�e ? Je vais vous le dire. Ullrich n'est pas particuli�rement dou� dans les descentes, et pourquoi se d�foncerait-il pour prendre 30 secondes dans la mont�e si c'est pour les reperdre en descendant ?

De toute fa�on, le jeu d'Ullrich n'est pas tant de prendre du temps � Armstrong, mais bien de ne pas en perdre et de le planter samedi prochain dans le dernier contre-la-montre.

Jalabert le cyclo-sportif
Je sais que de nombreux amateurs de v�lo du Qu�bec s'abonnent au quotidien L'�quipe pendant le Tour, mais pour les cyclos qui n'ont pas l'occasion de lire ce quotidien de sport, je me permets de repiquer quelques passages d'une entrevue que Laurent Jalabert accordait � la journaliste Fr�d�rique Galametz. En passant, Jalabert, jeune retrait� du v�lo - il �tait une des vedettes du Tour encore l'an dernier - est devenu journaliste. Il suit le Tour � moto aux avant-postes, il en fait � chaud, en direct, une analyse tr�s pertinente, sans cabotinage ni complaisance, et avec une vivacit� d'esprit qui n'est pas forc�ment le lot de tous les anciens athl�tes. Je ne nommerai personne.

Question : �tes-vous remont� sur un v�lo depuis votre retraite ?

Jalabert : Depuis le mois d'avril, je sors deux fois par semaine en roulant comme le commun des mortels, je tiens une moyenne respectable.

Question : Qu'est-ce qu'une moyenne respectable pour Jalabert ?

R�ponse : 30-31 km/h si je suis avec d'autres. 28-29 si je suis tout seul, je prends le temps de regarder le paysage.

Question : Quel est le plus gros changement ?

R�ponse : Physique. Ne plus se sentir � aff�t� � est une dr�le de sensation. Je p�se huit kilos de plus que l'an dernier alors que j'�tais dans le peloton du Tour.

Plus loin dans l'entrevue, Jalabert pr�cise que pour ses sorties � comme tout le monde �, il roule avec les roues qu'il avait dans le Tour l'an dernier � c'est con, elles m'ont co�t� la peau des fesses �, pr�cise-t-il. Mais je note qu'il les a donc pay�es. Ce qui nous renvoie � mon papier de samedi : peu importe le commanditaire officiel de l'�quipe - Jalabert courait pour CSC �quip� des v�los canadiens Cerv�lo - ceux qui en ont les moyens bien entendu roulent sur � leur � propre �quipement.

Toulouse a rat� son tour
Le Tour de France a quitt� Toulouse avec soulagement et agacement. Je ne parle pas des coureurs qui se foutent bien d'�tre l� ou ailleurs, et je ne parle �videmment pas de moi qui y serais bien rest� encore deux mois et demi. Je parle du Tour, l'entreprise commerciale. La halte de Toulouse aura �t� un four : public tr�s clairsem� � l'arriv�e comme au d�part, pas d'ambiance, un ratage total. Mais la grande perdante est �videmment la ville de Toulouse elle-m�me qui a tant � montrer et qui a fait arriver les coureurs en plein champ sur un a�rodrome ! Pareil pour le d�part hier matin. Explication : la ville est trop encombr�e par les travaux de construction d'une troisi�me ligne de m�tro pour accueillir le Tour dans ses murs. C'�tait de ne pas l'accueillir du tout, d'abord. De ne pas d�penser tout ce fric pour rien. Toulouse sans les bords de la Garonne, sans les platanes, sans sa brique rose, c'est pas Toulouse, c'est Saint-Hyacinthe. Que je salue d'ailleurs.


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