![]() et le v�lo |
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15 juillet 2003
Nous y pensions tous. Recroquevill� sur la route dans cette position foetale qui �voque d'autres drames terribles, Joseba Beloki ressemblait � Fabio Casartelli, qui s'est tu� en 95 dans la descente du Portet-d'Aspet. Il ressemblait � �ndre� Kivilev qui s'est tu� du c�t� de Saint-�tienne ce printemps.
Beloki venait de tomber � cinq kilom�tres de l'arriv�e dans la fournaise de la descente vers Gap. Sa roue arri�re a chass� sur le goudron fondant. Il a essay� de redresser. Il est tomb� lourdement. Inanim�. Il s'est pass� de longues minutes avant qu'on nous dise qu'il �tait conscient.
Lance Armstrong qui le suivait avait le choix : lui passer dessus et tomber � son tour ou prendre le champ. Une sc�ne incroyable qui restera dans les annales du cyclisme : Armstrong p�dalant � travers champ pour rejoindre la route un lacet plus bas. Cinquante m�tres de cyclo-cross, il ne d�barquera de son v�lo que pour sauter un foss�. Il revient sur la route au moment o� les hommes de t�te arrivent. Hamilton sid�r�, lui donne une petite tape au passage, t'es incroyable man !
Ils - les 173 survivants de cette premi�re semaine de Tour - venaient de faire 150 kilom�tres pour rien, enfin pour rien... d'obscurs �chapp�s s'�taient occup� de l'animation, mais on savait bien qu'ils allaient sombrer dans le difficile final. Une grande �tape alpestre escamot�e, un autre col mythique - l'Izoard - snob� par les favoris qui l'ont mont� petit-train-va-loin, peut- �tre pour mieux nous laisser appr�cier la sauvage beaut� de ce d�cor d�chiquet�, de cette route en corniche au-dessus de vertigineux �boulis. Mais bon, si c'est du cyclotourisme que vous organisez, dites-le, la prochaine fois j'apporterai mon v�lo.
Nous �tions 600 � bougonner � l'id�e d'avoir � c�l�brer un sprinter vainqueur d'une �tape de montagne, quand soudain, � 30 kilom�tres de l'arriv�e, dans la c�te de St-Apollinaire, Beloki a attaqu� Amstrong. Aussit�t la course s'est emball�e. �a chauffait tr�s fort devant. Ce qu'il y avait d'un peu ridicule l�-dedans, c'est qu'ils avaient eu l'occasion de s'expliquer l�-haut, au frais des glaciers et des cimes enneig�es de l'Izoard et du Lautaret. Eh bien non ! Ils ont choisi de se battre comme des chiens dans la fournaise des derni�res petites collines avant Gap. Remarquez que tactiquement, cela se justifie parfaitement.
St-Apollinaire d�val�e, il restait la c�te de la Rochette. Vinokourov porte alors une attaque imparable. Vinokourov, je vais vous en dire un mot tout de suite, il y a deux ans j'avais fait rire de moi en le d�signant comme un des principaux adversaires d'Armstrong. J'avais juste deux ans d'avance, cela m'arrive souvent, mais bon, cette fois c'est vrai, install� � 21 secondes de l'Am�ricain, rompu � tous les terrains, tr�s bien dans les contre-la-montre, dur � la souffrance, incroyable en montagne dans ce Tour, Vinokourov est d�sormais l'homme � battre.
Je reviens sur cette fin de course o� s'est peut-�tre jou�e la victoire finale. Donc, Vinokourov attaque. Armstrong ne bronche pas. Il se dit que c'est � Beloki d'aller le chercher. Il se dit que Beloki a autant � perdre que lui si Vinokourov prend trop de temps. Bon calcul. Beloki se lance � fond dans la descente de La Rochette, suivi comme son ombre d'Armstrong, voil� les ennemis alli�s pour une descente d'enfer. Ils prennent tant de risques que les Hamilton, Mayo, Ullrich, Mancebo les laissent aller. Trop dangereux. Tant�t Armstrong devant, tant�t Beloki, pure folie sur ce goudron qui se liqu�fie. Vinokourov n'a plus que 15 secondes d'avance, ils fondent sur lui, l'auraient- ils rejoint ? Je ne sais pas. Je sais juste une chose : le podium du Tour �tait l�.
Beloki chute.
Armstrong fait du cyclocross dans les moissons et, secou�, rentre avec le groupe Hamilton, Mayo et compagnie.
Retour image sur Beloki, une voix : il est conscient. Il pleure. Fracture du coude, du poignet, du f�mur. C'est grave. Mais tellement moins que ce que l'on redoutait.
Vinokourov a franchi la ligne d'arriv�e en pointant un doigt au ciel comme il le font tous pour saluer un mort. Vino est orphelin depuis le printemps de son ami Kivilev, Kazakh comme lui, qui s'est tu� en course ce printemps, du c�t� de ST-Etienne, je l'ai dit tant�t.
Vino est dans Gap, il franchit la ligne d'arriv�e, il ignore tout du drame qui s'est jou� derri�re lui � quatre kilom�tres de l�. Il ignore qu'on a craint un instant qu'il ait deux doigts � lever au ciel la prochaine fois.
Deux mots sur le nouveau favori du Tour: Il a 30 ans. Il a appris son m�tier de coureur au Kazakhstan une ancienne r�publique sovi�tique. �migr� en France, il a couru pour des �quipes fran�aises avant de rejoindre la Telekom en 2000. Il s'est r�v�l� en 1999, en remportant le Dauphin�. Chez Telekom, il �tait le lieutenant de Ullrich avec lequel il est toujours tr�s ami. Ullrich parti chez Bianchi, Vino n'�tait que le joker de l'�quipe au d�but de la saison, la Telekom ayant recrut� trois grosses t�tes d'affiche, Botero, Salvodelli, Cadel Evans. Le premier s'est effoir� dans la premi�re bosse du Tour, les deux autres sont bless�s. Le Kazakh est en train de sauver le cul de la Telekom, il conna�t une saison incroyable, il a remport� Paris-Nice, l'Amstel Gold Race, le Tour de Suisse, et cette �tape donc... il �tait aussi deuxi�me, dimanche dans l'Alpe d'Huez, je ne l'ai pas vu venir cette fois, des fois j'ai deux ans d'avance et des fois deux jours de retard. C'est comme �a.
Les coquelicots
Gap, 40 000 habitants, capitale des Alpes du sud, ville verte, c'est ce qu'ils disent tous quand ils vivent du tourisme. Jolie ville qui sent d�j� la Provence, et que sent la Provence ? Mais non, pas la lavande. Le fric. La Provence sent l'�pret� au gain de ses gargotiers. Si bien que plus personne ne va en Provence sauf les Belges, les Qu�b�cois et un Anglais
qui �crit des livres, j'oublie son nom.
Gap, donc. Dans toutes les villes o� nous passons, un petit cadeau promotionnel nous est remis � la salle de presse par l'office de tourisme local, un machin qui finit g�n�ralement dans la poubelle, sauf la bouteille de vin re�ue � Nevers, un Pouilly fum� qui ne sera plus fum� mais cuit et bouilli vu qu'il est dans le coffre de la voiture stationn�e en plein soleil et qu'il fait 42 tous les jours. Pourquoi la garder alors ? C'est pour offrir.
Le cadeau de Gap est le moins nono de tous jusqu'ici, une carte postale florale repr�sentant un coquelicot, quand on ouvre la carte on trouve un petit sachet contenant des semences de coquelicot. C'est une bonne id�e, ai-je compliment� la jeune dame de l'office de tourisme. Elle a rougi, lalat�re. Elle a rougi comme un petit coquelicot.
Loin, tr�s loin de la LNH, de la NBA donc !
En fin de contrat avec Euskaltel (le Bell t�l�phone basque), Iban Mayo, le remuant petit grimpeur qui a remport� l'Alpe d'Huez avec une � grinta �, une rage qu'on n'avait pas vue depuis longtemps � un coureur espagnol, Mayo aimerait bien signer l'an prochain avec une equipe riche !
Qu'est-ce tu veux dire � riche �?
Qui pourrait me payer un demi-million d'euros.
Iban refuse de d�voiler son salaire actuel, selon mes confr�res basques, ce n'est pas de la discr�tion, c'est de la honte ! Autour de 170 000 euros (260 000 de nos dollars) par ann�e. La pub qu'il a fait dimanche, montrant son maillot pendant de longues minutes � un auditoire europ�en qui avoisinait les 100 millions de t�l�spectateurs, valait � elle seule un million d'euros. Tout �a pour vous dire que sauf Armstrong - salaire de 4 millions -, sauf Ullich, Simoni et une petite cinquantaine d'autres, les coureurs cyclistes sont les moins bien pay�s de tous les athl�tes professionnnels. M�me qu'ils sont plusieurs, dans le peloton actuel du Tour de France, � se maintenir tout juste au dessus du seuil de pauvret�. Depuis le premier janvier 2003, un salaire minimum a �t� fix� par l'UCI, dans ses deux premi�res ann�es professionnelles (le statut de n�o-pro), un coureur ne peut pas gagner moins de 15 000 euros par ann�e ! Et 18 000 apr�s deux ans ! La majorit� des coureurs fran�ais actuellement dans le peloton du Tour gagne environ 65 000 euros par ann�e, soit environ 100 000 de nos malheureux dollars.
Certaines �quipes de deuxi�me division demandent m�me � leurs coureurs en fin de contrat de s'inscrire � l'assurance ch�mage tout en continuant de porter leurs couleurs, tout cela � la limite de la l�galit�, bref le v�lo ne roule pas sur l'or.
Aujourd'hui
Gap-Marseille, 220 km du bonbon pour les coureurs, une arriv�e sur le vieux-port, du bonbon s'ils ne font pas les fous, le genre d'�tape o� une �chapp�e se dessine sur le gun, prend 20 minutes et parvient parfois � en garder une ou deux, on n'est plus dans la premi�re semaine du Tour, le peloton est fatigu�, et il fait trop chaud pour recourir apr�s des suicidaires. Sinon une arriv�e massive et sans Petacchi reparti chez lui et sans Kirsipuu, je ne vois pas ce qui pourrait emp�cher un Australien de gagner sur le vieux-port, McEwen, McGee, Baden Cooke.
Aussit�t arriv�s � Marseille, les coureurs partent en bus ou en autos particuli�res pour Narbonne dans le golf du Lion, pas tr�s loin de Perpignan, o� ils passeront la journ�e de repos de mercredi.
Jeudi Narbonne-Toulouse, courte �tape tranquille, 150 km, �tape en forme de chameau, une petite bosse au milieu. M'�tonnerait qu'ils fassent des folies, vont penser au contre-la-montre du lendemain et aux Pyr�n�es le reste de la semaine.
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