et le v�lo

14 juillet 2003

Et la montagne prit feu !

Il y avait deux montagnes dans l'�tape d'hier. L'une a accouch� d'une souris, l'autre d'un sourire. Le grand sourire d'Iban Mayo, le coureur de l'�quipe basque d'Euskaltel, tombeur de Lance Armstrong hier dans l'Alpe d'Huez.

Il y a un mois, ce m�me petit Basque s'�tait d�j� pay� Armstrong dans le Dauphin� Lib�r�. � J'ai forg� ma confiance lorsque je l'ai l�ch�, ce jour-l�. C'est ce jour-l� aussi que j'ai d�cid� de l'attaquer dans l'Alpe d'Huez. �

Il se trouve que Joseba Beloki, de l'�quipe ONCE, a eu la m�me id�e. Et Francisco Mancebo aussi. C'est au tir group� d'une coalition espagnole qu'Armstrong a d� repondre hier. Je trouve qu'il s'en est tr�s intelligemment tir�, mais les avis sont partag�s. Dans la caravane, on croit qu'Armstrong est touch� au moral. Si c'est vrai, alors il tombera � la fin de cette semaine, dans les grandes �tapes pyr�n�ennes.

Tout a explos� au pied de l'Alpe d'Huez. Il restait 14 kilom�tres. On venait d'en vivre 204 fort d�cevants, surtout une ascension du Galibier indigne du Tour de France. Imaginez le sacril�ge. Ils sont pass�s � 40 en haut du Galibier. Montagne sacr�e mon cul, ils avaient l'air du Tour de l'�le.

Aurait-on une course ? Il ne restait plus que l'Alpe d'Huez. Aussit�t quitt�e la grande route de la vall�e, aussit�t entr�s dans Bourg d'Oisans, avant m�me le premier tournant - il y en a 21 � �grener pour arriver au sommet, num�rot�s pour un compte � rebours-, pass� le pont sur le torrent � sec, les US Postal ont dynamit� le peloton, qui s'est aussit�t d�bond�, comme une baignoire qu'on vide. Des coureurs �parpill�s partout, le maillot jaune � la d�rive, un massacre. Ils sont rest�s combien devant ? Une quinzaine, puis une petite dizaine. Parmi eux, un revenant : Tyler Hamilton, bless�, et qui voulait pourtant en d�coudre avec tout un chacun.

D�cid�ment, ces Am�ricains ne marchent jamais aussi fort que lorsqu'ils attrapent le cancer des testicules ou se fracturent doublement la clavicule. Il y avait aussi le Kazakh Vinokourov dans ce quarteron de survivants, d'abord d�coll�, puis de retour. Et des Espagnols. Deux Basques d'Euskaltel, dont cet Iban Mayo. De la Banesto, Mac�bo et Mercado, et Belcki, de la ONCE.

Arriva alors ce que l'on croyait impossible � cette vitesse de fou, dans une pente � 10 % : une attaque de Joseba Beloki. Au m�me moment, les dynamiteurs, �puis�s par leur dynamitage, se laissaient glisser vers l'arri�re. Armstrong �tait soudain bien seul. Oh, ah! Le moment que tout le monde attendait depuis quatre ans et demi �tait-il arriv� ?

Non. Beloki fut repris. Iban Mayo en profita pour s'envoler. On ne le revit plus. Puis Vinokourov posa une mine � son tour. Puis Hamilton. Et Beloki encore. Et Hamilton � nouveau. Ullrich n'en pouvait plus. Un feu d'artifice comme on n'en verra pas en ce 14 juillet : pour cause de grande s�cheresse et de risque d'incendie, ils ont �t� interdits dans presque toute la France.

Les coureurs ne se sont pourtant pas g�n�s pour foutre le feu � l'Alpe d'Huez. On les f�licite et on les encourage � recommencer.

La France d'en bas
Quand il fait cette chaleur, les enfants sont collants. Celle-l�, qui devait avoir 5 ans, tournait autour de ma tarte Tatin comme une mouche.

Candice, tu laisses le monsieur tranquille, autrement tu te prends une fess�e.

C'est une tarte � quoi ?

Aux pommes, mais elles sont en dessous. T'en veux ?

Je suis arriv� dans l'Alpe d'Huez au d�but de l'apr�s-midi. J'ai pas os� monter le Galibier avec ma Twingo, j'ai fait le d�tour par Grenoble. Il y avait grande agitation chez les gendarmes de Bourg d'Oisans, o� commence la mont�e proprement dite. Le ministre des Sports et Jacques Rogge, le pr�sident du CIO, venaient d'arriver. On annon�ait aussi la visite du groupe allemand Kraftwerk. La mont�e cl� l'Alpe d'Huez est devenue un �v�nement mondain, o� la poupoune tout droit sortie d'un paddock de Formule 1 triomphe au bras de quelque VIP. Pas moi. No poupoune. Sur le si�ge du passager de ma Twingo, une tarte Tatin enti�re, c'est tout ce qui restait chez le traiteur, avec de la salade de carrottes, mais je d�teste les carrottes, d'ailleurs depuis que je suis tout petit je fais expr�s de ne pas savoir �crire carrotte.

Candice, qu'est-ce que je t'ai dit? Laisse le monsieur tranquille.

Elle est all�e rejoindre son papa, qui jouait aux cartes sous l'auvent d'un camping car. Une t�l� � piles montrait les coureurs dans le Galibier. Ils sont arriv�s jeudi. Ils viennent de Belfort.

On n'�tait pas les premiers, jeudi, il y avait des Australiens, des Belges, des Am�ricains.

L� o� j'�tais, c'�tait tout fran�ais. La France d'en bas. Ils ne disent plus la France profonde, ils disent d'en bas. Eh bien, la France d'en bas �tait en haut, hier, sur cette laide montagne de l'Alpe d'Huez qui rappelle Mont-Tremblant. M�me faux luxe, m�me cr�tinisme ludique.

Vous pensez que Virenque peut gagner le Tour ?

Ce n'est pas la premi�re fois que je l'observe, les Fran�ais (j'imagine que les Italiens et les Espagnols sont pareils) ne connaissent pas plus le v�lo que la foule du Centre Bell conna�t le hockey. Ils savent les noms, les num�ros de dossard, ils ont le souvenir des exploits pass�s, mais le v�lo ? Pas grand-chose. Ils �crivent Virenque sur la route � la peinture, ils reprennent un verre de blanc, ils seront pompettes quand les coureurs passeront.

C'est Ullrich...

Non c'est Vinokourov, il viennent de le dire � la t�l�.

Les coureurs passent sur l'�cran de la petite t�l� � piles en m�me temps que sur la route, juste devant. D�p�che-toi, d�p�che-toi, crie sa femme, les v'l�. Reste l�, je vais te voir � la t�l� lui r�pond le bonhomme. C'est pas parce que la France d'en bas va � la montagne qu'elle prend de l'�l�vation.

Un fanfaron court � c�t� des coureurs, il sait bien que c'est interdit, c'est pour �a qu'il le fait, aussi. Derri�re les coureurs, la foule se referme, une voiture s'impatiente, des poings s'abattent sur le toit de la voiture.

Dans le tournant suivant, je suis tomb� sur une colonie de Hollandais. Dites-moi, Bataves, venez-vous de la Hollande du bas ou du haut ? Il me vint alors que ces heureuses gens venaient tous du pays bas.

T�te de vache
Laurent Fignon, vous-vous rappelez ? Toujours aussi t�te de vache, mais cela nous change des anciens coureurs, Th�venet, Hinault et autres Poulidor, qui ont g�te et couvert sur le Tour et se croient oblig�s de le c�l�brer chaque fois qu'ils ouvrent la bouche. Pas Fignon. Fignon parle franc, m�me s'il travaille comme alyste � t�l�. Sur le plaisir de suivre le Tour : Plaisir, plaisir, des fois c'est chiant ! Sur la dope : Est-ce que les gens vous demandent si vous vous dopiez ? Oui, je leur demande s'ils trompent leur femme...

Vous avez gagn� deux Tours de France, qu'ont de plus que vous ceux qui en ont gagn� cinq ?

Pour gagner cinq Tours de France, il faut �tre tr�s bon, mais aussi il ne faut pas avoir une trop forte opposition. Indurain n'en avait aucune, Armstrong pas beaucoup plus.

Armstrong encore cette ann�e ?

Ullrich serait capable de le battre, mais il ne sait pas courir.

Vous venez de dire que, des fois, le Tour est chiant, pr�cisez ?

Il manque d'�motion.

Vous avez une explication ?

Les enjeux financiers paralysent les coureurs, qui bloquent la course pour sauver leurs petits acquis... et ultimement leur job. On ne prend pas de risque.

Aujourd'hui
Le Bourg-d'Oisans - Gap, 185 kilom�tres. �tape de haute montagne. Encore les Alpes. Encore des cols de � l�gende � : le Lautaret, l'Izoard, mais beaucoup trop loin de l'arriv�e pour impliquer les favoris. On va voir des Fran�ais partir de tr�s loin. Brochard peut-�tre, Didier Rous et, pourquoi pas, Virenque, pour se laver de la petite humiliation d'hier ?


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