et le vélo

12 juillet 2003

C'était Lyon, mon vieux

Quoi, Petacchi ? Il fait la belle vie, Petacchi, dans ce Tour de France. Moi, j'en arrache, Pas lui. Moi, j'en pédale un coup. Lui, rien du tout, un petit coup de reins, il lève les bras, et voilà, il a encore gagné. Il va se coucher. Peut-être même que demain, dans l'Alpe d'Huez, il va abandonner. Moi, je vais continuer. Moi, je suis debout depuis six heures ce matin. À sept heures et demie, j'étais à l'hôtel Magdalena, où les coureurs de la Fassa Bortolo étaient logés. J'avais appelé la veille pour une entrevue avec Petacchi, quelqu'un de l'équipe m'a dit viens au petit déjeuner demain matin, on va arranger quelque chose. On m'a empêché d'entrer dans la salle qui leur était réservée, j'ai traîné un moment dans le hall, j'ai vu sortir Yvan Basso, le bébé de l'équipe, mi scusi, dottore, Petacchi est encore là ?

Si, ma...

Ma quoi ? J'insiste auprès d'un mécano. Dites-lui que je parle italien, que je suis un ami de Paolo Savoldelli - un autre coureur italien qui n'est pas sur le Tour. C'est pas vrai, mais bon, n'importe quoi. Petachi ne s'est jamais montré. J'avais le goût de brailler. Je braille toujours pour des niaiseries, un film débile, ou un coup de fatigue comme ce matin. Un gros autobus bleu et argent sur lequel est écrit Fassa Bortolo m'empêche de sortir du parking de l'hôtel. Aspetta, me crie le chauffeur. Basta Bortolo, je réponds. Je ne sais même pas une marque de quoi, des sièges de toilettes ?

J'ai 63 ans, j'ai pas déjeuné, même pas un café, mes pantalons font des poches aux genoux, je suis venu rencontrer un type à qui je n'ai rien à dire et qui ne veut pas me parier, dans la banlieue de Nevers, 44 000 habitants, tous nuls.

Faites-moi rire avec Petacchi et les forçats de la route en général. France 2 a eu l'idée d'équiper un coureur - Jaan Kirsipuu - d'un cardiopotentiomètre qui affiche sur l'écran de la télé les pulsations du coureur pendant la course. Après 150 kilomètres, à 45 de moyenne environ, le cardio de ce coureur, au sein du peloton, indiquait 118 pulsations. C'est mon beat quand je marche.

Je disais donc qu'il y a des jours où j'ai vraiment 63 ans, et que même si je voulais l'oublier, dans ces vieux pays, tout ramène sans arrêt le vieillard que je suis à sa condition d'antiquité, prenez par exemple Châteauneuf où je me suis arrêté pour déjeuner, il y avait là un début de modernité - Châteauneuf - je ne me suis pas méfié, mais quand j'ai demandé où je pouvais trouver un café : Ah, pour un café, il faut aller dans le vieux bourg, monsieur, sur la place ! Vieux bourg, je vous en prie ! J'ai d'autant plus accusé le coup que je suis d'abord allé acheter les journaux rue de l'Ancien Four, et que pour rejoindre la place du vieux bourg, j'ai coupé par la rue de la Vieille Pompe. Un vieux village, dites-vous ? Non madame, une conspiration.

Et bien sûr il n'y avait plus de journal L'Équipe. Quant à Libération, « on ne le tient pas », m'a dit la buraliste d'un bec pincé, nous avons le Figaro. Fourre-toi le... Je l'ai seulement pensé. Triomphe en France, en ce moment, l'impudence de la droite, qui gouverne comme M. Charest chez nous : avec l'assurance que le peuple lui a donné le mandat de faire table rase du passé. Chez nous table rase des péquistes, en France des socialistes. Je suis pas si sûr qu'ils fassent une bonne lecture de leur victoire électorale respective.

Je suis finalement allé déjeuner avec le journal local La Montagne, où le regretté Alexandre Vialatte, le maître de tous les chroniqueurs, publiait jadis ses billets rassemblés dans des ouvrages incontournables comme L'Éléphant est irréfutable, et C'est ainsi qu'Allah est grand. Hélas, hélas, La Montagne n'est plus qu'un misérable monticule d'éphémérides régionales. Comme disait Vialatte, l'âme s'est enfuie du journaliste, ses textes ne savent plus parler des rêves modestes, il lui faut des héros qui gagnent le Tour de Prance dans la boue. Si encore c'était dans la boue, mais c'est au sprint, et sans trop se fatiguer, comme le révèle leur cardiopotentiomètre.

La route de Lyon. Digoin. Saint-Yan, Chauffailles. Je trouve la France moins jolie dans le Brionnais que dans le pays d'Othe, par exemple. Je vibre plus aux paysages clos, carrelés, fermés par des murs de pierres sèches qu'aux landes exténuées de canicule qu'on traversait hier. J'étais loin, très loin devant la course, j'avais assez d'avance pour aller déposer mes bagages dans un vieil hôtel retapé où j'avais séjourné pendant la Coupe du monde de football, Le Beaulieu, à Charbonnières-les-Bains, petite ville à l'écart de la mythique Nationale 7, qui mène les Français à la Méditerranée. Anyway. À Charbonnières, casino très en vogue, ex-ville thermale, on est chez les bourgeois, on est dans le Saint-Lambert de Lyon.

En plein centre-ville, hier, des jeunes gens distribuaient de petits drapeaux aux automobilistes, soi-disant pour fêter le Tour de France. C'est pas vrai du tout, c'est un innocent racket : tu prends le drapeau et le jeune homme te demande deux euros, tu lui rends le drapeau, ça prend du temps, ça bloque le trafic, klaxons, bref, ça gueule...

J'aime entendre les Français gueuler, s'engueuler. La vivacité de leurs échanges me renverse, je suis comme un enfant devant un feu d'artifice devant cette éruption d'insultes, de formules qui me reviennent tout d'un coup, ou qui ne me reviennent pas lorsqu'elles sont inédites. Hier, j'en ai entendu une qui m'a sidéré, qui m'a scié le cul, comme on disait quand j'étais petit. Et j'ai tout de suite pensé à mon amie Françoise David, ex-présidente de la Fédération des femmes. Écoute bien celle-là, Françoise.

La dame dans l'auto qui venait de se faire refiler un petit drapeau engueulait le jeune honune, qui l'ignorait, ce qui rendait la dame encore plus furieuse. Exprès, elle a fait un écart avec sa voiture pour le frôler, et là, le jeune homme a réagi, il lui a crié :
Va donc, eh...

Avant que j'entende l'insulte elle-même, j'ai essayé de deviner, en un quart de seconde, laquelle ce serait. Va donc, eh, morue ? Va donc, eh, pouffiasse ? C'est ce que j'aurais dit quand j'avais son âge.

Mais sais-tu, Françoise, ce que le jeune homme a crié à la dame ?

Va donc, eh, FEMME AU FOYER!

Tu vois, c'est devenu une insulte. C'est pas un petit peu de ta faute ?

• • • • •

J'ai déposé mes valises au Beaulieu et filé vers l'arrivée. À la radio de l'auto, j'ai entendu que deux coureurs, le vieux O'Grady et un Français dont l'oublie le nom, avaient 18 minutes d'avance. J'ai pensé à vous qui regardez la course en direct au Québec. Vous y avez cru, hein ? Moi, pas une seconde. Ça ne marche jamais, même avec 18 minutes d'avance. C'est un problème arithmétique. Un calcul compliqué qui tient compte du vent, des côtes, de la baisse de régime inévitable de ceux de devant, un calcul que le peloton a intégré, comme un fauve intègre la distance qui le sépare de sa proie : c'est bien rare qu'il bondit à côté. Dans les étapes de plat de la première semaine du Tour, alors que le peloton a encore tout son ressort - ça ne marche jamais, les échappées. Ce que je comprends moins, c'est que ce peloton, pour une quatrième fois, a tiré les marrons du feu pour Petacchi. Il est con ou quoi ?

Je reviens à mon voyage vers Lyon. Je l'ai dit, Charbonnières, c'est à côté, c'est Saint-Lambert, me voilà déjà sur les quais de la Saône, puis le Rhône traverse au pont de la Guiliotière, maintenant les quais du Rhône, une petite rue dont j'oublie le nom, la grande avenue Jean-Jaurès, je passe devant le stade du Gerland, terminus au centre de presse. Il était environ trois heures. J'ai bretté un peu. Les coureurs sont arrivés vers cinq heures et demie. J'ai commencé à écrire. J'ai presque fini. Il est neuf heures et demie.

Ça fait six mois que je prépare cette visite à Lyon. Que je lis des trucs. Que je dérange tous les Lyonnais que je connais, surtout pour des contacts, des gens qui pourraient me montrer la ville autrement, au-delà des clichés. J'ai appelé personne. Pour quoi faire ? J'ai passé l'après-midi au Palais des sports, dans la grande salle du plateau principal, avec 600 autres nonos. Dans cinq minutes, je vais envoyer mon texte, repartir vers Charbonnières et mon hôtel. Souper. Me coucher vers minuit. Demain, départ à sept heures !

C'était Lyon, mon vieux.

Aujourd'hui
Première étape de montagne, de moyenne montagne en fait, avec un col de première catégorie à 20 kilomètres de l'arrivée, une montée très sèche de 14 kilomètres, mais il serait étonnant d'assister à un combat de chefs. Les Armstrong, Beloki, Ullrich vont monter roue dans roue, il y aura déjà des échappés devant, des baroudeurs, du genre Bettini, Merckx le fils, Laurent Brochard, Verbrugghe, Michael Rogers l'Australien, ce genre-là. Mais pas Petacchi, juré, promis.


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