et le vélo

12 octobre 2003


La une du quotidien La Presse du 12 octobre 2003
photo : Martin Chamberland

Exclue des mondiaux du cyclisme sur route

Geneviève Jeanson échoue un test sanguin

HAMILTON - Ils étaient trois. Il était 7h30 hier matin quand ils se sont présentés au Best Western de la petite ville de Jordan, où est logée l'équipe cycliste canadienne. Dans le milieu du vélo, on les appelle les « vampires ». Ils sucent le sang des coureurs. Ils débarquent à l'aube, sans prévenir. Ils sont envoyés par l'Union cycliste internationale (UCI). Officiellement ce n'est pas un contrôle antidopage. Officiellement, il ne s'agit que de vérifier si le sang des coureurs n'est pas trop épais. Officiellement, il ne s'agit que de s'assurer que les coureurs sont aptes à courir.

Ce matin, les vampires avaient choisi de tester l'équipe allemande, l'équipe hollandaise et l'équipe canadienne. Et dans l'équipe canadienne, ils ont retenu quatre coureuses: Lyne Bessette, Geneviève Jeanson, Manon Jutras et Amy Moore.

Le sang que les vampires prélèvent est mis dans une centrifugeuse qui établit à l'instant l'hématocrite. L'hématocrite quantifie le volume de globules rouges dans le sang. La limite est fixée à 50 pour les hommes, et à 47 pour les filles. Au-delà de ces limites, l'athlète est mis au repos immédiatement pour 15 jours dans son propre intérêt. Monsieur, madame, vous ne pouvez pas courir pour raison de santé. C'est tout. Il n'y a pas d'histoire de dope là-dedans.

L'hématocrite de Geneviève dépassait 47. Dès que les vampires lui ont annoncé qu'elle était inapte à prendre le départ, elle s'est effondrée en larmes dans les bras d'Yvan Wadell, l'agent d'affaires de l'équipe canadienne.

« Elle était complètement détruite », raconte Yvan, lui-même encore bouleversé. « Elle pleurait à gros sanglots, elle disait des choses comme : Je ne sais pas comment je vais pouvoir vivre après ça, je veux mourir. »

L'hématocrite exact est remis à l'athlète dans une enveloppe scellée. Libre à lui de le révéler ou non, mais c'est toujours un secret de Polichinelle. « Énorme », nous a révélé une source proche de la Fédération cycliste canadienne. Mais encore ? avons-nous insisté. Énorme, nous a-t-on répété. Dans ce domaine-là, l'énormité commence à 55. Quoi, pour les filles ? 53 ?

Manifestement pas au courant de cette fuite, Mlle Jeanson ne s'est guère aidée lorsque, en conférence de presse, elle a habilement suggéré, en se gardant bien de confirmer que c'était son cas, que passer la limite par un poil, « 47 point quelque chose », suffisait à être déclarée inapte à courir.

Elle ne s'est pas aidée d'avantage en révélant qu'elle dormait dans une tente hypoxique, qui recrée une atmosphère d'altitude, et que c'était sans doute pour cette raison que son hématocrite était très haut. Ces tentes hypoxiques (on dit aussi hypobares), où l'on a raréfié l'oxygène, apportent aux athlètes qui les utilisent les effets d'un entraînement en altitude. La médaillée d'argent en ski de fond à Salt Lake, Beckie Scott, et l'Américaine Demet-Barry, qui participaient à la course d'hier, utilisent aussi des tentes hypoxiques. Ni l'une ni l'autre ne sont allées dans le sens de Geneviève Jeanson. Jointe chez elle, Beckie Scott nous a dit n'avoir observé qu'une infime élévation de son hématocrite. Même remarque de Mme Demet-Barry.

Pour le reste, cette conférence ne nous aura rien appris, Mlle Jeanson faisant preuve d'une extrême réserve dans ses réponses.

Vous êtes-vous droguée ?
Non.
Aviez-vous déjà été testée conane ce matin ?
L'hématocrite ? C'est la première fois.
Avez-vous déjà pensé que cette tente hypoxique pourrait vous causer des problèmes ?
Non.
Vos commanditaires vous soutiennent-ils ?
À l00 %.

Lesdits commanditaires, présents dans la salle, ont dû quand même sursauter quand Mlle Jeanson, dans sa courte allocution d'entrée, nous a prévenus : « Je suis en état de choc, ma tête est gelée. » Mettons que l'expression était mal choisie. Quand ça va mal...

Rappelons encore, la chose est importante, que Mlle Jeanson n'a pas eu des résultats positifs à un test antidopage. Tout ce qu'on sait pour l'instant, c'est qu'elle avait un énorme excès de globules rouges dans son sang et que, pour sa propre sécurité, on l'a empêchée de courir. Mais en même temps tout le monde sait bien que ces tests inopinés d'hématocrite sont reliés à la prise d'EPO, une hormone qui accroît justement la production de globules rouges.

Quand il a été évident après le scandale du Tour de France (1997) que la prise d'EPO était généralisée dans le peloton cycliste, on a institué ces tests inopinés qui permettent de vérifier le volume de globules rouges dans le sang. C'est par exemple à la suite d'un de ces tests que Marco Pantani avait été empêché de prendre le départ de l'avant-dernière étape d'un Tour d'Italie qu'il dominait pourtant complètement.

On saura dans trois ou quatre jours pourquoi Mlle Jeanson avait un hématocrite aussi élevé. Comme le veut le règlement en pareilles circonstances, un échantillon de ses urines a été envoyé au labo de l'UCI à Lausanne, où l'on déterminera s'il y a eu prise d'EPO ou prise d'autres érythropoïétines de la même famille, comme la NESP ou la Dynepo.

On saura ou on ne saura pas. Un opportun communiqué de l'UCI nous rappelait hier que souvent, dans des cas semblables, l'analyse des urines ne confirme pas le soupçon apporté par la prise de sang. Ce que le communiqué ne dit pas, mais que les chimistes ne manqueront pas de confirmer pour peu qu'on leur pose la question (et on la leur a déjà posée), c'est que le sang garde plus longtemps la trace de l'EPO que l'urine. Le milieu cycliste a même un terme pour désigner ces cas : les faux négatifs. Bref, les athlètes ne sortent jamais tout à fait blanchis de ce genre d'histoire, d'autant moins quand ces histoires sont à rebondissements. C'était déjà le cas hier dans la salle de presse, où Mlle Jeanson était au centre de vieilles rumeurs.

Journée noire pour le cyclisme canadien. Dans la course des juniors en matinée, le jeune Kevin Lacombe a chuté lourdement au premier tour. Il a été transporté à l'hôpital dans un semi-coma. Si son état n'inspire plus d'inquiétude, il reste quand même aux soins intensifs du General Hospital de Hamilton, où on le soigne pour une sévère commotion cérébrale. Journée noire qui avait commencée la veille par une nouvelle chicane dans l'entourage de l'équipe féminine, broutilles à côté de l'énorme tuile qui devait tomber sur le cyclisme canadien quelques heures plus tard. En quelque secondes, l'affaire Jeanson a donné à Hamilton des airs de Séoul quand on a appris que Ben Johnson était positif. Même consternation et accablement des uns, et déjà le ressentiment des autres - Lyne Bessette, mais surtout Manon Jutras, ex-coéquipière de Geneviève, vargeant joyeusement sur la galeuse. On vous félicite, les filles, à défaut d'une belle course, vous avez fait une belle job de bras.

En attendant, dans la salle de presse, hier, les journalistes européens spécialistes du vélo regardaient s'agiter les journalistes canadiens avec un petit sourire qui semblait dire : bienvenue dans le club, les boys !


SVP

Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
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