et le v�lo

11 octobre 2003

Les marchands de clous

HAMILTON - C'�tait mercredi dernier. Lyne Bessette venait de s'�lancer. Au pied de la rampe de lancement, un bout de bonne femme qui faisait penser � une olive, tant elle est petite et bronz�e, encourageait les premier coups de p�dale de Lyne d'une voix de charretier : go, go, go, Lyne ! Je l'ai revue plus tard aux barricades. Entra�neure ? Ancienne cycliste ? Parente ? Repr�- sentante des lunettes Oakley, me renseigna quelqu'un.

Les marchands prennent beaucoup de place dans les grands rendez-vous sportifs. En fait, les �v�nements majeurs - JO, championnats du monde, coupes du monde - appartiennent � une dizaine de commanditaires, qui en dirigent le marketing, qui d�cident de ce qui sera diffus� et � quelle heure, les sports les plus universels devant c�der leur place aux sports Mickey Mouse qui rejoignent un plus grand nombre de spectateurs. Le sport n'est pas diff�rent de la culture : le fond c�de � la forme, le sens aux acrobaties, la po�sie aux falbalas.

Mais ce sont aussi les marchands qui font vivre l'�lite sportive d'un pays, en tout cas du n�tre. Encore plus pauvrement subventionn�s que les artistes, les athl�tes d'�lite de la plupart des sports que l'on disait autrefois amateurs ne pourraient se d�velopper, s'entra�ner, comp�titionner � l'autre bout du monde sans le � sponsoring �. On r�p�te souvent que le sport est une jolie m�taphore de la soci�t�, disons qu'il est surtout une m�taphore de l'�conomie de march� et de son moteur essentiel : le marketing.

En sponsorisant des athl�tes, les grandes compagnies (et les plus petites) s'identifient � des mod�les de r�ussite en plus de se poser en philanthropes (alors que c'est une pure op�ration commerciale et souvent fiscale). Un m�tier est n� de ce sponsoring : agent d'athl�te. Les agents d'athl�tes sont essentiellement des d�marcheurs de commanditaires. Et ce ne serait pas un m�tier plus sot qu'un autre s'il ne s'agissait que de frapper � la porte des grandes compagnies et de convaincre les directeurs de marketing d'investir dans un nageur, un marathonien, une cycliste. Mais tr�s vite est venue la tentation de � marketer � les athl�tes en plus de les sponsoriser, c'est-�-dire d'ajouter une morale, de leur faire jouer � fond la fonction soi-disant civilisatrice du sport.

Et c'est d'une grande tristesse.

Nous �tions alentour d'une jeune athl�te commandit�e par un marchand de clous. Elle venait de terminer son parcours, elle venait d'�clater en sanglots en apprenant qu'elle ne serait pas sur le podium. Chagrin d'athl�te ne dure qu'un instant (sont tellement forts et positifs en dedans). Sit�t s�ch�es ses larmes, la jeune femme nous fit jouer la cassette num�ro 1 que tout athl�te se doit de ploguer � sati�t�: merci, merci, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Cette cassette-ci se terminait par d'�tonnants remerciements � l'Association cycliste canadienne, d'autant plus �tonnants que le clan de cette jeune femme est depuis des ann�es en extr�me d�licatesse avec ladite association. De retour � son campement, la premi�re question que lui a pos�e le marchand de clous est celle-ci : � Pis, as-tu bien remerci� l'Association cycliste canadienne ? � Good girl, qui avait bien appris sa le�on.

Les marchands de clous n'attendent pas seulement des performances comme jadis. ils attendent aussi des attitudes. Ils attendent un esprit. Ils attendent qu'ils vendent des clous.

J'ai pas besoin de clous.

Quand Lyne Bessette a termin� son parcours mercredi, elle s'est enferm�e dans sa roulotte avec son agent, un jeune homme de belle allure qui porte en permanence ses lunettes Oakley sur le nez. Elle �tait d��ue. Plus que �a, m�me. Je n'ai pas besoin de me le faire confirmer par ses proches, je sais lire un chrono de contre-la-montre et je sais que, en regard de ses attentes, elle �tait forc�ment d�faite. Pourtant, quand elle est apparue 20 minutes plus tard, c'est une jeune femme rass�r�n�e qui nous a dit qu'elle �tait plut�t satisfaite de sa performance. Grosse job de l'agent. Lui ne vend pas de clous. Lui vend de belles images aux marchands de clous. �a revient au m�me. �a n'a pas 30 ans, �� a travaill� avec Serge Savard pour seule exp�rience en sortant de l'universit�, mais �a conna�t assez la vie pour orienter la carri�re de quelques-uns des athl�tes qu�b�cois les plus en vue. Comment il fait �a ? Il a un secret, il est positif. R�p�tez apr�s lui : tout va bien, tout va bien, tout va bien. Vous voyez, �a va d�j� mieux. Mais chut, n'allez pas lui dire que je vous ai donn� son secret, il vous prendrait 15 %.

Je ne sais pas si c'est par le sport que le positivisme effr�n� des athl�tes a contamin� la soci�t� ou bien si c'est le contraire, si c'est la soci�t� qui a contamin� les athl�tes, mais j'entendais l'autre samedi � la radio une madame docteur expliquer que le cancer se gu�rissait tr�s bien par le positivisme, et l'amie qui l'accompagnait d'illustrer le propos par son exemple personnel : � Mon mari vient de mourir d'un cancer, mais lui, ce n'�tait pas pareil, lui ne voulait pas vivre. � C'est �a, nounoune, la vie est positive, la mort est n�gative, si ton bonhomme avait seulement voulu vivre avec sa tumeur au cerveau ou son cancer du c�lon, aujourd'hui, il serait all� cueillir des pommes � Rougemont, il fait tellement beau... M�me Languirand, cet immense conard transcendantal, y serait all� de son rire jurassique.

Je disais en d�connant l'autre jour que j'aimerais �tre agent d'athl�tes. Je ferais le contraire de ce que font ceux qui exercent ce m�tier aujourd'hui. J'apprendrais aux athl�tes � perdre en leur expliquant que, pour gagner, ils sont capables de faire �a tout seuls avec un bon coach. Gagner est � la port�e de n'importe qui. Je leur apprendrais la lucidit�, qui n'est ni positive ni n�gative. Je leur apprendrais aussi � ne pas prendre leurs fans pour des imb�ciles, f�t-ce par journalistes interpos�s.

Je leur ferais lire un petit livre de sport, le plus grand peut-�tre � avoir �t� �crit, m�me s'il commence � dater un peu (1959), un des grands morceaux de la litt�rature britannique, cela s'appelle La Solitude du coureur de fond, c'est d'Aran Sillitoe, et ne vous fiez pas au titre, ce n'est pas un texte sur la course de fond, c'est un texte sur la libert� et son mode d'emploi, c'est un texte qui nous dit pourquoi, par respect de soi, il faut absolument envoyer chier les marchands de clous.


page mise en archives par SVP

Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
Qui sur SVP?

Hosted by www.Geocities.ws

1