et le vélo

9 novembre 2002

L'âme d'Assise

Mont-Tremblant

Vous ai-je raconté la fois que je suis allé à Assise? C'est en Ombrie, au centre de l'Italie. En vélo, c'est une montée euphorique par une route en lacets qui nous dépose au pied des remparts et c'est là que ça se gâte: on entre dans Assise fortifiée par un immense parking où j'ai compté ce jour-là 292 autobus de touristes. Je dis n'importe quoi, mais beaucoup d'autobus. De tous mes voyages, c'est la fois où j'ai été le plus en tabarnak.

Quel rapport avec Mont-Tremblant? Aucun justement. À Assise on a désâmé une des plus belles villes du monde, on a tué la beauté. À Tremblant où il n'y avait rien, on a fait un Disneyland dans la nature. C'est moins grave, me semblait-il.

On arrive par Saint-Jovite rebaptisé Mont-Tremblant depuis la fusion. Huit kilomètres plus au nord, au bord du lac Mercier, le vieux village de Mont-Tremblant, miraculeusement indemne ou presque. Et encore quatre kilomètres plus loin, au bord du lac Tremblant, au pied de la deuxième montagne la plus haute du Québec, à la limite d'un parc national grand comme la Belgique, j'exagère, il y a ce Machin, ce faux village piétonnier disposé autour du remonte-pente et couronné de tours à condos. Faux style européen, mais pour qui se contente d'une façade, celle-ci n'est pas laide.

Une image qui dit tout: la pierre domine dans le village, mais c'est souvent de la pierre de culture, une apparence de pierre. Tout Mont-Tremblant est comme ça, les murs, les gens, l'esprit, tout est faux-semblant. Quand j'ai annoncé mon itinéraire, une dame m'a envoyé un courriel pour me dire: surtout ne manquez pas la chocolaterie, sublime. Tout Tremblant dans ce «sublime» pour du chocolat aussi cheapo que du Laura Secord, mais dans un décor de grande chocolaterie. Et ainsi du pain de la boulangerie qui a l'air d'une vraie baguette. Qui a l'air. Tout Tremblant a l'air.

Je le répète, il n'y a pas à s'en fâcher. Il n'y avait rien à cet endroit il y a 10 ans sauf le chalet d'une station de ski peu fréquentée. Le fond de terre appartenait à un mononcle dans la finance. Des promoteurs canadiens de la côte Ouest -Intrawest- ont tout acheté. Ils ont fait ce gigantesque machin en moins de 10 ans. Un Disney-des-Neiges pour millionnaires qui vont chercher leur poutine en hélicoptère, qui habitent des manoirs faussement victoriens, ou des châteaux en log comme celui où gîte Vincent Damphousse, le joueur de hockey, tandis qu'on ne voit presque jamais ceux des tours à condos: ils ont loué à des Ontariens, des Japonais, des Américains. Je n'irais pas vivre là même si on me donnait un de ces châteaux. C'est pas tant de rencontrer Vincent Damphousse qui me dérangerait, mais qui sait s'il n'invitera pas Patrice Brisebois?

Il n'y avait rien à cet endroit il y a 10 ans, disais-je, et ils ont fait ce machin gigantesque, et ils projettent de refaire deux autres villages comme celui-là. Rien d'étonnant. Il n'y a rien de moins étonnant que le gigantisme. Les promoteurs ont tous la même façon d'être cons: plus ils construisent grand, plus ils rêvent petit.

Il n'y a pas à s'en fâcher, disais-je, ils font pleuvoir du fric, ils créent des jobs, les gouvernements leur font des courbettes, leur signent tous les permis, cèdent à toutes leurs fantaisies, ainsi va le monde.

Il n'y a pas à s'en fâcher, disais-je, mais c'était avant de rencontrer Lucie, Luc, Sylvie et plein d'autres...

* * *

Sophie Brisebois. Orthopédagogue au primaire, 31 ans, elle a grandi à Saint-Jovite. Une athlète. Vélo de montagne, ski, sport extrême, et fâcherie extrême aussi. La visite a commencé devant la maison de ses parents, un quartier résidentiel de Saint-Jovite.

Ici, monsieur, le prix des maisons a doublé, triplé au cours des dernières années. Les loyers, n'en parlons pas, j'ai une amie qui vient de louer sa maison 14000$ pour la saison d'hiver (cinq mois), elle s'est gardé le sous-sol.

C'est bien, non?

Vous trouvez ça bien quand les enfants n'ont plus les moyens d'acheter la modeste maison où ils ont grandi? Quand les travailleurs de la station, payés au salaire minimum, incapables de se payer les loyers de Saint-Jovite, vont se loger à une heure d'ici? À qui profite le boum immobilier croyez-vous? La population s'enrichit, vous croyez? Il y a de moins en moins de gens par ici pour le croire.

Mais je vous ai invité pour vous montrer mon terrain de jeu, qui est aussi celui de mon frère, de mes amis, de tous les gens qui aiment la nature... On a quitté la ville en direction de Tremblant. Elle m'a fait compter les golfs, nous étions rendu à six quand elle s'est arrêtée à trois ou quatre kilomètres de la station. On a pris à pied à travers le bois, on entendait gronder la rivière du Diable, on est arrivé sur la piste cyclable asphaltée... «On l'appelle la piste multifonctionnelle. L'été il y a foule, cyclistes, joggeurs, patineurs, une boucle d'asphalte de 13 km, le long d'une rivière sauvage, à travers ce qui était des ravages de chevreuils, l'habitat des loutres, des castors, notez les panneaux de signalisation comme sur une autoroute, attention une côte, comme si on ne la voyait pas. La nature asphaltée pour l'agrément des citadins. Signalisée, pour que matante ne se perde pas.»

On a repris la route pour s'arrêter un peu plus loin au pied d'un sentier de vélo de montagne. «C'était un de nos sentiers préférés, resserré, magnifique. Cet été, on passait avec des amis en voiture, on voit Marc-Émile avec sa pépine en train de zigoner. Qu'est-ce tu fais là Mimile? Je mets de la garnotte. De la garnotte? Oui, ils m'ont dit d'en faire une piste pour monsieur Tout-le-Monde.»

Suivez-moi monsieur le journaliste, je vais vous montrer pourquoi il fallait en faire une piste pour monsieur Tout-le-Monde. On a grimpé par le lit d'un torrent pour arriver à un immense panneau en pleine forêt, un tableau plutôt qu'un panneau, un tableau champêtre représentant ce qu'on s'apprête à construire ici en plein bois, vous ne devinerez jamais: on va construire une chute d'eau qui se déversera dans un bain tourbillon froid! Et des condos tout autour, bien sûr. Un filet rouge délimite déjà le chantier. Le panneau-tableau, vigoureusement vissé dans les arbres, est signé des promoteurs qui osent s'appeler, je vous jure: «Habitat Pure Nature». Pure nature! Faut avoir du front. N'y voyez pourtant aucune dérision, aucun second degré, c'est bien là l'idée terre-à-terre, si on peut dire, que ces connards se font de la pure nature: un torrent canalisé, une piste asphaltée, quelque arbres, et des milliards de tonnes de béton.

Voyez monsieur l'Italien, il n'y a pas qu'à Assise que l'on tue la beauté.

J'ai rencontré Lucie Lamy dans une autre vie, quand elle était mécano pour des équipes cyclistes. Puis elle a tenu une boutique de vélo au vieux village de Tremblant, toujours représentante de Kona, elle habite le coin depuis 25 ans, riveraine du lac Mercier avec son chum ingénieur et leur fils. Elle non plus n'a pas apprécié mon histoire d'Assise.

Tu prétends qu'il n'y avait rien, qu'on a bâti ce machin et voilà, ça ne dérange pas. Ce serait vrai si ça ne débordait pas. Mais justement ça déborde, ça envahit, ça submerge. Ici on est à huit kilomètres du cirque Intrawest, on est quand même au coeur du développement et des emmerdements. Tout est changé, le fond de l'air, le rapport entre les gens. Et les prix! On a acheté ce terrain, un peu moins d'un acre, avec une cabane dessus, 38000$. Ce qu'on a toujours voulu, pas de voisins, la nature, le ski, le vélo. On vivait ce qu'on a toujours rêvé de vivre. L'an dernier, le terrain juste à côté, même grandeur que le nôtre s'est vendu à des Ontariens, 250000$ avec une charpente de maison dessus, juste la charpente. Finie en dedans, le garage et tout, 450000$. Sont gentils, sont jamais là, mais maintenant, quand on regarde par là, on a leur garage dans la face.

On se bat avec les décideurs pour essayer de limiter les dégâts, de sauver des espaces, mais on ne sait pas ce qui va nous tomber sur la tête demain. La région grouille de promoteurs, Français, Russes, Américains qui ont reniflé le fric. Un aéroport à La Macaza. Le casino. La piste de Tremblant réactivée par un collectionneur de Ferrari qui fait des courses avec ses amis. Et le bruit. Hydravions, hélico. La pollution, des kilomètres de voitures pare-chocs contre pare-chocs.

Vendez!

Pour aller où? C'est chez nous ici. Notre vie est ici. Pour mon chum qui a été dans l'équipe nationale, le ski est une priorité, on ne va pas aller s'installer à Laval. Tu prétends qu'il n'y avait rien ici: il y avait la nature.

Il y a toujours la nature.

Comme il y a toujours Assise. Mais l'âme est partie.


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Guy Maguire, webmestre, SVPsports@sympatico.ca
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