![]() et le vélo |
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22 juillet 2001
Foix
Lance Armstrong a été sans pitié et pourtant, magnanime. Lance Armstrong a été géant mais pour une fois, émouvant. Du grand vélo. Du grand théâtre sur une scène de 200 kilomètres. On y a joué un drame, en fait plusieurs petits drames. On y a joué la vie et la mort. Et dans quel décor! Les Pyrénées sont belles, je l'ai dit. Belles parce qu'elles sont vraies. On a traversé des villages oubliés par le progrès, on sent dans leur effacement, qu'ils aimeraient bien que ça continue. Pour aider le progrès à les oublier plus sûrement encore, ils ont des noms impossibles à prononcer, Tramezaïques, Aragnouet, Rioumajou. Les torrents ont le droit de les traverser en plein milieu, des maisons grises s'y mouillent le seuil.
C'est ce que j'aime le plus dans le Tour de France, les ponts fleuris de bégonias blancs qui enjambent les torrents dans les villages des Pyrénées. En prime, pour la première fois depuis le départ, il faisait beau. Un seul nuage: il était au dessus de la tête de Jan Ullrich.
Hier l'Allemand s'est battu comme le taureau qu'il est, cornes en avant, aveuglément. Si aveuglément que dans la descente de Peyresourde, dans un virage à gauche, il est passé tout droit. On l'a vu entrer dans un bouquet d'arbres, on l'a vu passer cul par dessus tête et puis plus rien. Il y a eu un moment d'angoisse. Était-il au fond du ravin?... Il a aussitôt réapparu, poussant son vélo dans la caillasse, le maillot déchiré. Attendu par son coéquipier Kevin Levingston.
Ullrich avait attaqué dans la montée de Peyresourde. Une charge violente. Tous étaient décrochés sauf Armstrong, Beloki, Herras et Livingston... Et voilà que sa chute annulait tout. Il avait bien perdu une minute et demie. À 80 à l'heure cela fait deux kilomètres. Armstrong était deux kilomètres en avant. Que croyez-vous que fit l'Américain ?
Il a attendu Ullrich.
C'est ce que j'aime le plus du vélo, son code d'honneur. Remarquez que rien n'obligeait Armstrong à attendre Ullrich. Le code non écrit de la course dit seulement que tu n'attaques pas un adversaire qui vient de chuter. Il ne dit pas que tu dois l'attendre. Quand Ullrich est revenu à sa hauteur, Armstrong lui a fait signe : Ça va ?
Ça va a répondu l'Allemand. Et ils sont repartis plein gaz.
C'est ce que j'aime le plus du vélo: le théâtre. Et ce que j'aime le plus du théâtre: quand les acteurs sortent de leur texte. Ce qui n'arrive jamais. C'est bien pour ça que je couvre le Tour de France, pas le Rideau Vert.
Où en étais-je ? Ah oui on atteignait le col de Val-Louron, le cinquième de cette étape démente. Ullrich, toujours furieux. Le cuissard en lambeaux. Donnant toujours de la corne. Armstrong pas du tout ému dans son sillage. Rubeira, Herras, Kivilev, Beloki qui avaient recollé dans la descente les accompagnaient. Devant il y avait Jalabert en échappée depuis 150 kilomètres. Il avait compté jusqu'à dix minutes d'avance. Au pied du Pla d'Adet, il n'en gardait plus que trois. Restait la dernière montée. La pire de la journée. Il faut avoir un sacré sens de la dérision pour appeler cela le «Pla» d'Adet. Tout, sauf plat. Une pente hargneuse, teigneuse.
C'est ce que j'aime le plus du vélo, la démesure. Cinq cols, 180 kilomètres et la vraie course ne fait que commencer.
Nouvelle charge de Ullrich. Armstrong ne décolle pas d'un millimètre. Son lieutenant Roberto Herras l'accompagne. Trois autres fois Ullrich repartira à l'assaut. Debout sur les pédales comme il ne le fait jamais. Trois fois il échouera. C'est fini, il le sait. Quand Herras prend le relais, il sait très bien ce qui l'attend.
C'est ce que j'aime le plus du vélo, la mise à mort. Le vélo est un sport de durée. Comme la vie. À la fin on meurt... Herras a planté ses banderilles. Le taureau soufflait le sang par les naseaux. Le toréador a plongé son épée. Ullrich est resté cloué à la route... En moins de deux kilomètres Armstrong avait rejoint Jalabert, et pour la deuxième fois de la journée, il est sorti de son texte. En passant à côté il lui a fait signe: «Prends ma roue»... Cela signifiait en clair : « Suis-moi et en haut je te laisse gagner ».
C'est ce que j'aime du vélo, son code d'honneur. On ne passe pas à côté d'un gars qui vient de faire 162 kilomètres tout seul en échappée sans lui faire une fleur. Même si on ne l'aime pas. Armstrong et Jalabert ne s'apprécient guère. Cela date d'il y a longtemps. Encore la semaine dernière, Jalabert souhaitait publiquement la victoire de Ullrich... Armstrong aurait bien pu lui dire en passant : « Lâche pas Jaja, Ullrich s'en vient »...
Évidemment il n'était pas question pour Armstrong d'attendre Jalabert. Il lui offrait la victoire, en haut. Un cadeau de Grec... Il restait à ce moment là quatre kilomètres. Jalabert n'a jamais pu prendre la roue de l'Américain qui s'est envolé seul. Une arrivée triomphale.
En franchissant la ligne, Armstrong a refait le geste qu'il avait fait il y a six ans, les deux doigts pointés au ciel: Pour toi Fabio.
Fabio Casartelli. En descendant le Portet d'Aspet, le premier col de la journée, dans un virage même pas difficile, une stèle à la mémoire de ce jeune coureur Italien qui s'est tué à cet endroit il y a six ans. À cette époque, Casartelli était coéquipier de Lance Armstrong dans l'équipe Motorola. Le lendemain les coureurs avaient roulé les 237 kilomètres de l'étape dans un silence complet, à une allure d'enterrement. De tous mes tours de France, l'étape la plus émouvante. Deux jours après, Armstrong, qui n'était pas le grand coureur qu'il est aujourd'hui, gagnait en solitaire. Et il avait eu ce geste en franchissant la ligne, les deux doigts pointés au ciel vers son ami. Geste qu'il a répété samedi.
C'est ce que j'aime le plus de vélo. Son théâtre qui exagère. Le maillot jaune, le maillot noir. La vie, la mort, les petites morts aussi des coureurs à l'arrière. Samedi la petite mort de François Simon. Il devait perdre moins de neuf minutes sur Armstrong pour garder son maillot jaune. Il en a perdu 13 et demie. Kivilev s'est bien défendu, les Espagnols ont encore déçu...
Et maintenant ?
C'est ce que j'aime le moins du vélo. Quand c'est fini, ils continuent de pédaler quand même au lieu de prendre le train. Tenez, dimanche ils vont monter le Tourmalet -cette montagne sacrée pour tous les cyclistes du monde entier- ils vont monter le Tourmalet disais-je, absolument pour rien.
Roue libre
IMITATEURS, MÉFIEZ-VOUS - Le style «en danseuse» de Armstrong pour monter les cols ne laisse d'intriguer les autres coureurs du peloton et plus encore les cyclos qui épient les gestes des pros pour les imiter. À 70 kg (155 livres) Armstrong n'est pas bâti comme un grimpeur, pourtant cette façon de «faire la mobylette», de mouliner un petit braquet à des cadences supérieures à 95 (le nombre de coups de pédales à la minute) appartient aux purs grimpeurs et encore pas tous... En fait Armstrong monte les cols comme les coureurs les montaient avant... avant l'EPO disent certains (ce qui ne veut pas dire que Armstrong est à l'eau claire). Au début des années 90, en même temps que l'EPO sont apparus, en montagne, des braquets énormes, incroyables, comme ceux qu'enroulent encore Ullrich et nombre d'Espagnols.
Le style mobylette en danseuse de Armstrong demande beaucoup d'énergie, mais surtout une coordination qui ne peut venir qu'avec beaucoup de répétition, de travail à l'entraînement. En ce sens c'est un style qui colle parfaitement au perfectionniste maniaque du petit détail qu'est Lance Armstrong... Mon pronostic: on va voir de nombreux cyclos en danseuse dans la Joy Hill. Grand bien leur fasse...
DIMANCHE - Dernière étape pyrénéenne, Tarbes-Luz-Ardiden, 145km, au programme le Tourmalet, et la montée vers la sation de Luz-Ardiden, une troisième arrivée en altitude en trois jours, celle-ci totalement superflue...
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