![]() et le vélo |
|---|
19 juillet 2001
Grenoble, France
Je suis allé attendre Lance Armstrong à son hôtel, le Blue Green Charmeil, dans un petit village pas très loin de Grenoble, Saint-Quentin-sur-Isère. Il est passé à deux pas de moi, dans le hall.
Bonjour monsieur !
Il ne m'a pas répondu. Son gorille, un Français, champion de boxe thaïlandaise, a aussitôt fait écran. Je me suis rabattu sur les coureurs italiens de l'équipe Fassa Bortolo qui partageaient, mercredi soir, le même hôtel que les US Postal...
Armstrong vous parle-t-il, à vous, les coureurs ? Vous regarde-t-il, seulement ?
Il nous parle normal...
Normal ? Vous trouvez normal qu'il ne signe pas d'autographes aux enfants, qu'il soit toujours flanqué d'un gorille, qu'il ne donne pas d'entrevues, qu'il n'entre pas dans une pièce s'il trouve qu'il y a trop de monde ?
Il est obligé. Les gens l'arrêtent tout le temps. Il se ferait manger s'il laissait les gens l'approcher. Indurain était comme ça aussi.
Indurain était gentil, lui.
Armstrong aussi est gentil.
C'est un fait, la majorité des coureurs du peloton, les plus jeunes surtout, portent à Armstrong une admiration béate. Indurain était infiniment respecté, notamment par Armstrong. Devenu patron à son tour, le Texan inspire plus le lyrisme que le respect. Il intimide aussi. Quand il est descendu dîner vers 8h, les conversations ont baissé d'un ton. À côté de moi, un coureur italien a dit dans son cellulaire à quelqu'un à Rome ou à Milan : « La bête vient d'arriver. » La bête ! Cela lui va bien. Fauve lui irait mieux encore.
C'est bien un guépard qui s'est élancé sur les traces d'Ullrich dans la montée vers Chamrousse, mercredi après-midi. Depuis le printemps, Armstrong est venu six fois à Grenoble reconnaître le parcours de ce contre-la-montre. C'est dans cette longue montée de 18 kilomètres, plus encore que dans l'Alpe d'Huez la veille, qu'il avait décidé de détruire Jan Ullrich. Il n'y est pas parvenu. Il l'a usé un peu plus encore, mais pas détruit. Ullrich n'a concédé qu'une petite minute. Ajoutée aux deux de mardi, c'est beaucoup, mais pas assez pour que l'on tire les rideaux sur le Tour de France. Vendredi, samedi et dimanche, les Pyrénées auront un mot à dire. Allez, on sait bien lequel, mais il reste l'apparence d'un match, il reste un peu de suspens. Et cela, c'est parce que Jan Ullrich est dans une forme absolument exceptionnelle. Dommage pour lui qu'Armstrong vienne d'une autre planète... On ne peut pas imaginer deux styles plus différents. Ullrich monte assis. Pas un tressaillement. Comme pris dans un corset. Il pousse un braquet énorme. Souple, pourtant. Efficace. Cette efficacité allemande faite de solidité et de régularité. Une machine. Une Mercedes, tiens... Armstrong au contraire, monte le plus souvent en danseuse, le coup de pédale fébrile. Le maillot dézippé. On voit jouer les muscles, on sent battre le sang. On devine l'instinct. Une bête. Justement, la bête avait fini de souper. Je me suis replacé sur son passage -si vous saviez comme je trouve ces enfantillages déplorables, anyway... Bonsoir monsieur Armstrong. Cette fois, dieu soit loué, j'ai eu droit à un hochement de tête. Aux cuisines, on ne savait pas trop si on pouvait répondre à mes questions... Vous pouvez bien me dire s'il a commandé quelque chose de spécial ?
Un risotto avec beaucoup de parmesan.
Il a pris du vin ?
De l'eau.
De l'eau claire ? Ah ah, tenez-vous-le pour dit, méchantes langues.
Roue libre
NOSTALGIE - Avec tout cela, je vous ai très peu parlé de l'actuel et très temporaire maillot jaune de ce Tour de France. François Simon est le dernier d'une race en voie de disparition. Dernier aussi d'une famille de sept enfants dont quatre garçons qui ont tous fait le Tour de France. François, honnête rouleur, a eu le flair d'embarquer dans cette échappée de Pontarlier, le jour où le Tour a perdu la tête. Des 36 minutes gagnées ce jour-là, il en a déjà rendu 10 à Armstrong dans l'Alpe d'Huez, et sept autres mercredi dans le contre-la-montre. Il lui en reste une bonne douzaine. Ce ne sera pas assez pour traverser toutes les Pyrénées en jaune, mais pour ce modeste coureur et pour sa famille, c'est déjà un grand bonheur...
Quand je vous disais qu'il est le dernier d'une race en voie de disparition, je pensais surtout au milieu dont il est issu. Avant, les coureurs cyclistes venaient des couches les plus populaires et, après leur carrière dans le vélo, retournaient à leurs petites misères. Les frères de François illustrent bien cette tradition, l'un est aujourd'hui chauffeur de taxi à la gare de Troyes, l'autre est en chômage, un troisième est col bleu dans la même ville... C'était ça le vélo d'avant. D'avant quoi? Je sais pas. Avant tout ça. Comme disait François Simon mercredi: «Du vélo d'avant les cellulaires... Le départ est dans deux secondes, ils sont encore en train de parler à je ne sais pas qui dans leur putain de machin, comment veux-tu qu'ils aient la tête à la course ?»
JACKY ET L'ABITIBI - Chaque fois que je rencontre Jacky Durand (une fois par année au Tour de France), il me raconte qu'il a déjà gagné une étape du Tour de l'Abitibi, en 1985. Pas mercredi. Mercredi au départ du contre-la-montre, avec Jacky Durand qui venait de faire du rouleau, on a parlé de la ville de Grenoble justement, où il vit...
C'est une drôle d'idée pour un coureur de votre gabarit, pas du tout grimpeur, d'habiter une ville où chaque rue mène à la montagne ?
J'aime bien la montagne pour m'entraîner, ça donne de la puissance...
Vous devez bien connaître le parcours d'aujourd'hui ?
Par coeur. Mètre par mètre. La montée vers Chamrousse est une des mes sorties d'entraînement préférées. Mais ce n'est pas un avantage. Je ne suis pas un grimpeur, je n'avancerai pas plus vite parce que je connais la pente...
Au fait, vous n'avez jamais couru au Québec, vous ?
Si ! J'ai fait le Tour de l'Abitibi, c'était en 85... J'ai même gagné une étape, je me demande si c'était pas à Val-d'Or ?
Ah bon...
LES BRAQUETS - Je sais que pendant le Tour de France, nombre de cyclos du Québec lisent L'Équipe. C'est une bonne idée. Il s'en trouve qui lisent aussi La Presse, c'en est une meilleure encore. Je sais aussi que les cyclos -j'en suis un-sont obsédés par les braquets utilisés par les coureurs du Tour pour grimper l'Alpe d'Huez par exemple. Alors voici ce qui m'amène: dans L'Équipe de mercredi pour pourrez lire quelque part que Armstrong a monté l'Alpe d'Huez sur une 39-21. Le même jour dans La Presse, sous ma plume vous avez pu lire que c'était plutôt sur une 39-23. Je ne sais pas qui dit vrai. Moi, je tiens la précision de Johan Bruyneel lui-même, directeur sportif d'Armstrong. La question était : S'est-il servi de sa 2 3? La réponse : Presque tout le temps.
Cela dit, ces histoires de braquets sont des obsessions de cyclotouristes. Cela fait hausser les épaules des coureurs. Quand vous leur demandez quel braquet ils mettent, ils vous regardent avec un petit sourire : « On met le braquet qui convient, ça dépend comment on est ce jour-là... »
QUE VIENNENT LES AIGLES - Chamrousse, terminus contre-la-montre de mercredi est cette station de ski à une trentaine de kilomètres de Grenoble où avaient eu lieu des épreuves de ski alpin des Jeux de 1968. Une station comme toutes autres, des condos, des pizzerias et autres sombres merdes. C'est sûr, de là-haut, la vue est imprenable, comme on dit, sur les massifs du Vercors et de la Chartreuse et sur Grenoble. Quand le regard se porte au loin, tu fais: «Oh!», pis tu fais «Ah!»... Pis quand tu regardes où tu marches, tu dis: «Fuck, quelle bande de morrons.» Un jour, dans cette montagne ou dans une autre, pour l'exemple, faudra jeter dans un précipice quelques tenanciers de pizzerias, quelques architectes de condos, quelques investisseurs de complexes hivernaux, et laisser les aigles s'occuper de leurs os...
SI VOUS PASSEZ PAR GRENOBLE - Le pire, ce fut à Colmar où j'ai dû rouler une partie de la nuit pour trouver un hôtel. Le mieux, c'est ici à Grenoble, à 10 minutes à pied du départ du contre-la-montre. Un superbe petit hôtel, dans un quartier tranquille, tenu par un jeune couple, Thierry et Corrine, qui m'ont demandé, quand ils ont su que je venais du Québec, si je connaissais Saint-Sauveur où ils ont des amis...
Holà, ça commence mal, me suis-je dit.
« Nous avons aussi des amis qui tiennent un bed à Pine Hill, près de la Lachute... »
C'est déjà mieux.
Sans blague, si vous avez à aller dans cette ville très chère, notez cette aubaine, l'hôtel des Patinoires, sur Internet à www.hotel-patinoire.com. J'ai 10%, merci d'avance.
JEUDI - Rien jeudi. Rien du tout.
page mise en archives par SVP

Consultez
notre ENCYCLOPÉDIE sportive