![]() et le vélo |
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18 juillet 2001
L'Alpe-d'Huez, France
L'acteur Robin Williams, fou de vélo, a suivi l'étape de l'Alpe-d'Huez dans la voiture du directeur du Tour, Jean-Marie Leblanc. C'est dire qu'il était aux premières loges pour assister à la phénoménale chevauchée de son ami Lance Armstrong. Il paraît que l'acteur américain en a pleuré.
Le Tour a délivré mardi ses premières grandes émotions. Sur cette montagne mythique, grouillante de milliers de cyclistes venus du monde entier pour la grimper avant les coureurs, sur ce Gotha du vélo qui domine l'immense crevasse de la vallée de la Romanche, Lance Armstrong a écoeuré tous ses adversaires en s'imposant en solitaire. On voit mal, désormais, qui pourrait l'empêcher de gagner son troisième Tour de France de suite.
Quel coureur ! Et quel comédien !
Si j'avais pu m'approcher assez près de Robin Williams je lui aurais posé une question : « Avez-vous donné des cours de comédie à Lance ? » Je suis sûr que oui. Avant de s'imposer à la pédale dans la montée finale, Armstrong nous a fait tout un numéro de comédien. Je vous raconte.
Au pied de l'Alpe-d'Huez, quand les coureurs quittent la rue principale du village de Bourg-d'Oisans, pour prendre à gauche vers le hameau de Ribot-d'en-bas, il reste exactement 15 kilomètres. Ils venaient d'en pédaler 194. Dont deux cols hors-catégorie, la Madeleine et son interminable défilé en corniche et le très rugueux Glandon avec ses plaques de neige dans les alpages. Pourtant, ils étaient encore plus de quarante coureurs au pied de l'Alpe-d'Huez. C'est énorme. Ça n'arrive jamais. Sept ou quinze, mais quarante! Il y avait là tous les favoris bien entendu, mais aussi les diesels, c'est le peu aimable surnom des coureurs qui font de la fumée en montant les cols. Il y avait là des François Simon, des Chavanel, des Pinotti, et j'allais oublier, six minutes devant ce peloton pléthorique, un coureur tout seul, Laurent Roux qui n'est pas un aigle non plus. Échappé depuis le départ ou presque, Roux avait passé la Madelein et le Glandon en tête, rêvant à loisir qu'il était Pantani. Bref, ces deux énormes montagnes n'avaient accouché que de toutes petites souris.
Ce devait être une étape décisive, rien n'était décidé du tout et il ne restait plus que quinze kilomètres pour qu'il se passe quelque chose. C'est alors que Lance Armstrong qui traînait en queue du peloton est remonté dans la roue de son domestique espagnol Luis Rubiera.
Ah le sacrament ! Je venais de comprendre. Je crois que Jan Ullrich et ses Telekom ont compris en même temps que moi et qu'ils ont crié aussi, mais en Allemand : ah le sacrament !
Qu'y a-t-il d'étonnant, me direz-vous à ce que le grand favori du Tour se porte en avant et attaque ? C'est que voyez-vous on le croyait mort. Armstrong a traîné en queue de peloton toute la journée. Il avait déjà donné l'impression de souquer dur dans la Madeleine, et dans le Glandon c'était encore plus flagrant. On le voyait lâcher prise parfois dans les tournants en épingle. Il se mettait alors en danseuse pour recoller difficilement en grimaçant. Herras et Rubeira ne le quittaient pas d'une roue, ils avaient l'air de deux infirmiers. La rumeur se répandit très vite: Arsmtrong n'était pas bien.
La rumeur se répandit d'autant plus vite que la télé fait écran dans la course. Deux étapes de montagne, dont celle de l'Alpe-d'Huez, sont télévisées au complet. Les directeurs techniques des équipes ont la télé dans leur auto, ils sont en liaison permanente avec leurs coureurs, c'est tout juste s'ils ne leur font pas écouter la télé pendant qu'ils roulent. L'information circule instantanément. Quand il devint évident, dès l'attaque de la Madeleine, que Armstrong était dans une journée un peu galère, la moto de France 2 qui fait le retransmission en direct s'est portée à la hauteur de la voiture de Johan Bruyneel, directeur de l'équipe US Postal.
Le journaliste : Johan, Lance Armstrong n'a pas l'air bien...
Silence embarrassé de Bruyneel qui finit par bredouiller : « Ouais, je ne sais pas ce qu'il a, j'espère qu'il va tenir... »
À lui aussi, Robin Williams a dû donner des cours de comédie. Parce que tout ça c'était du bluff. Du cinéma. De l'intox pour fourrer les Telekom qui, effectivement, se sont portés en tête du peloton et y sont restés toute la journée, les tôtons. Ullrich a usé ses meilleurs hommes à leur faire mener un train qui, s'imaginait-il, allait achever Armstrong mourant à l'arrière. Ledit mourant se retenait pour ne pas rire...
Il s'est fait mener en civière jusqu'au pied de l'Alpe-d'Huez, sans s'être montré une seule fois le bout du nez en tête du peloton. Et là au pied de l'Alpe, il a ressuscité. Revenir d'entre les morts, c'est sa grande spécialité.
À l'arrivée il confirmait que son coup de bluff avait été prémédité, qu'il s'était délibérément servi de la télé pour piéger les Telekom en leur laissant croire qu'il était dans une mauvaise journée. La raison de cette comédie? Son équipe est décimée. L'indispensable Tyler Hamilton est malade, Pena n'est pas remis de sa chute dans le contre la montre, «on était trois US Postal contre huit Telekom, alors j'ai eu l'idée de ce coup de bluff», reconnaît Armstrong.
Et c'est le troisième acte en forme d'apothéose. Les coureurs quittent la rue principale du village de Bourg-d'Oisans, pour prendre à gauche vers le hameau de Ribot-d'en-bas, il reste exactement 15 kilomètres. Les premiers lacets sont les plus durs. On attend le coup de grâce de Ullrich, mais qui est là en avant ? Armstrong.
Ah le sacrament.
Il est avec Luis Rubiera son domestique espagnol qui lui sert de rampe de lancement. L'Espagnol est plein gaz. Armstrong se retourne une première fois pour voir où est Ullrich. Il est là l'Allemand, mais il commence à dodeliner de la tête. Il est touché au moral. Il vient de comprendre que Armstrong s'est foutu de sa gueule toute la journée. Armstrong crie à Rubeira d'en remettre une couche, de donner tout ce qu'il a. Il se retourne une deuxième fois, regarde Ullrich dans les yeux, c'est-à-dire dans les lunettes, et place un démarrage meurtrier. Ullrich est resté planté. Tous sont restés plantés. Beloki, Botero, Jalabert, Moreau. Tous. Le tour s'est joué en dix secondes exactement.
Un très grand coureur qu'on se retient d'admirer tant il s'emploie parfois à être un bien petit monsieur. Un égo surdimensionné. Mais ce n'est pas dans ce Tour de France que quelqu'un va le dégoufler. Ce très grand coureur est le meilleur de son temps.
Il a monté l'Alpe-d'Huez à la moulinette. À la Pantani. Je veux dire en «spinant» sur un petit braquet. Mes amis cyclos apprécieront, sauf pour les derniers 500 mètres, Armstrong a fait toute la montée sur la 39x23. Il est monté si vite qu'il semblait se jeter sur la foule qui se refermait sur lui, le délivrait, puis le ressaisissait à l'étouffer. Il est monté si vite que des motard rapportent l'avoir vu freiner. Freiner en montant l'Alpe-d'Huez, faut le faire.
Derrière, les battus tentaient de s'organiser. Ullrich, en piochant avec l'énergie du désespoir a réussi à ne concéder que deux minutes. Beloki et Moreau suivaient, dans cet ordre. Le classement de l'Alpe-d'Huez, Armstrong, Ullrich, Beloki, Moreau laisse une impression de déjà-vu: c'est le classement final du Tour de France de l'an dernier...
À quatre kilomètres du sommet, pour contenir le public exalté, on a installé, cette année, des barricades. Armstrong a soudain eu toute la route pour lui et le soleil en a profité pour lui faire une ombre. Cela ne fera pas plaisir à Armstrong: elle était plus grande que lui.
MERCREDI - N'empêche que Armstrong n'a pas fini de payer pour les 36 minutes concédées dans l'étape Colmar-Pontarlier. Si le nouveau maillot jaune, François Simon ne représente pas un grand danger, Kivilev n'a pas menti: il grimpe plutôt bien. Il n'a concédé, mardi, que quatre minutes et demie. Il lui en reste pas loin de neuf d'avance...
Il est vrai que mercredi, Armstrong va à nouveau assommer le Tour dans le contre-la-montre en côte au-dessus de Grenoble. Sa victoire finale ne fait aucun doute, mais bon ce Kivilev va l'embêter au moins jusqu'à dimanche...
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