![]() et le vélo |
|---|
16 juillet 2001
Besançon, France
36 minutes ! Ahurissant. Le peloton frigorifié, recroquevillé dans ses imperméables multicolores, est arrivé à Pontarlier 36 minutes après les échappés. On n'avait pas vu cela depuis les années 50. En ce temps-là, les étapes dépassaient souvent les 300 kilomètres, alors forcément les écarts étaient plus grands.
36 minutes, inouï. Ben oui, il pleuvait, et il faisait froid. Et puis après? Il a fait un temps de chien aussi pour les échappés. 36 minutes. C'est dire en quel mépris le peloton tenait ceux de devant. Leur donner autant de corde, c'était leur signifier que, de toute façon, ils n'étaient bons qu'à pendre. Des gueux, des rien du tout. Et on s'est moqué aussi des gens sur le bord de la route qui grelottaient sous leur parapluie.
Méprisants les grands ténors du peloton, et mal renseignés en plus. Dans les 14 galeux qui se sont échappés au septième kilomètre pour arriver 36 minutes avant les Armstrong, Ullrich, Moreau et compagnie, s'est glissé un client dangereux. Un grimpeur. Le Kazakh Andrei Kivilev.
28 ans, timide comme un souris, Kivilev se révèle cette année après trois saisons de galère. Juste avant le Tour, il a remporté la Route du Sud et une étape du Dauphiné Libéré. Dans l'ascension du Plateau de Beille, il a battu les Espagnols... À la veille de l'Alpe d'Huez, voilà un grimpeur qu'on a laissé, dans une étape de plat, s'installer au quatrième rang du classement général, 12 minutes devant Armstrong! On ne parle plus ici de mépris, mais de pure connerie.
Kivilev ne gagnera pas le Tour de France. Mais il pourrait prendre le maillot jaune mardi à l'Alpe d'Huez, et qui sait, faire freaker longtemps les ténors...
Pour l'anecdote, notons que tout cela est arrivé par la faute d'un autre Kazakh, Alexandre Vinokourov, premier lieutenant d'Ullrich. Vino était dans l'échappée des 14 qui étaient 15 au début. Le peloton n'aurait jamais donné 36 minutes à Vinokourov. Ni dix. Ni cinq. Mais Vino a crevé et l'échappée a pris aussitôt de la hauteur comme une montgolfière débarrassée de son lest.
Il a fait un temps de chien, on l'a dit, plus précisément un temps de mois de mars, un temps de classique du printemps en Flandre, bref, il a fait un temps de Hollandais. Ils étaient quatre dans cette échappée, De Groot, Dekker, Wauters qui a gagné à Anvers, et Knaven qui a gagné Paris-Roubaix. Ils ont fait exploser l'échappée bien sûr. Pour contrarier ce congrès de Hollandais, un Espagnol, Aitor Gonzales, de la Kelme... L'hidalgo ne s'est pas rendu, il est mort debout. Les Hollandais n'ont jamais réussi à le décramponner. Ils l'ont finalement réglé au sprint. Wauters a fait la trouée, Erik Dekker a surgi sur la ligne pour l'emporter. À quatre contre un, c'était un assassinat.
Le peloton est arrivé 36 minutes après. Que s'est-il vraiment passé? «Rien», répond Johan Bruyneel, agacé. Et le directeur technique de Lance Armstrong d'ajouter du coin de la bouche: « Ce n'était pas seulement à nous de rouler. » Ah non ? C'est pas Armstrong, le favori ? C'est pas lui qui a le plus à perdre ? Que s'est-il vraiment passé ? J'ai ma petite idée.
Alors que les échappés venaient de franchir le cap de la demi-heure d'avance, Bruyneel, dans l'oreillette d'Armstrong: «Allez, il faut y aller Lance, une demi-heure, c'est beaucoup.»
Lance Armstrong : « Com'on, y'a personne devant. »
Bruyneel : « Si, il y a Kivilev. »
Lance : « Qui? »
Et il s'est rendormi.
Roue libre
EMPLOI DU TEMPS - (petit couplet dédié aux innocents qui m'ont dit en me croisant avant mon départ pour le Tour : hein tu fais le Tour de France, chanceux !)
Onze heures, samedi soir, Colmar. Je viens de finir mon texte. Je le shoote. Il ne rentre pas. Reshoote. Rentre pas. C'est moi ou c'est Montréal, le problème? Je ne sais pas, me répond le technicien à La Presse, essaie de l'envoyer par Internet. Internet ! Je suis dans un café. L'ordi sur le comptoir. Plogué sur la ligne privée du patron. Internet ! Comment je fais ça ? Je me plogue sur le percolateur ? Remballe tout. Rembarque dans le char. Shoote avec le cellulaire. Ç'a marché ! Ouf. Bon, maintenant dormir. Prend l'autoroute à la recherche d'un Campanile, d'un Ibis, d'un Climat. Complet partout. Un coup parti, j'ai roulé l'étape du lendemain ou presque. Je suis arrivé à deux heures du matin à Besançon. Hôtel Régina au fond d'une cour dans la vieille ville.
Neuf heures dimanche matin. Besançon. Hôtel Régina. Je viens d'ouvrir les volets. Il pleut. Vue sur les toits de la ville. Sous ma fenêtre, un bac de fleurs avec des bégonias roses. Pontarlier où les coureurs vont arriver cet après-midi est à 60 kilomètres. Mon cul, j'y vais pas. Je fais l'étape à la télé. Je connais Pontalier, c'est tout petit, y'aura pas une chambre. D'ailleurs, les coureurs US Postal coucheront ici à Besançon, au Novotel. Je bouge pas. De toute façon, à Pontarlier aussi je l'aurais fait l'étape à la télé. Allez, je vais déjeuner. Il y a une pâtisserie juste en bas.
Midi. Retour à ma chambre. Allume l'ordi. Commence à vous raconter ma vie.
SAINS ET SAUFS - Neuf des dix victimes du forcené qui a foncé dans la foule à l'arrivée à Colmar sont sorties de l'hôpital miraculeusement indemnes. Cela s'est passé une demi-heure après les cérémonies protocolaires, un type dans une Renault a foncé dans les barrières qu'il a fait revoler, puis il a foncé dans la foule qui commençait à s'écouler. Cinq personnes se sont retrouvées immédiatement à terre. L'auto folle s'est finalement écrasée sur d'autres barrières. Le chauffard a été maîtrisé, il criait qu'il était Dieu. Armstrong, qui passait par là, lui a mis sa main sur la gueule en lui disant c'est pas vrai, c'est moi. Je niaise bon. Mais c'est vrai que le type criait qu'il était Dieu et qu'il voulait voir Jalabert. Sa radio marchait à fond, et c'était quoi? U2. I've Got You Under My Skin, la merde de Sinatra.
LUNDI - Pontarlier-Aix-les-Bains, 185 km, dernière étape de transition qui mènera les coureurs au pied de la montagne. Parcours casse-pattes, propice à une autre longue échappée comme dimanche. Mardi, l'Alpe d'Huez. Ils vont y penser toute la journée.
page mise en archives par SVP

Consultez
notre ENCYCLOPÉDIE sportive