![]() et le vélo |
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14 juillet 2001
C'était pourtant des sacrés baroudeurs devant. Rik Verbrugghe, Michele Bartoli, Axel Merckx, Laurent Brochard. Ça roule ces gens-là. Ça tricote pas de la dentelle. Ils sont partis en échappée à Colombey-les-Belles, il restait 170 kilomètres avant Strasbourg. Avec eux, il y avait aussi le petit Frédéric Bessy du Crédit Agricole, mais il n'était pas là pour les aider, il était là comme représentant du maillot jaune, comme un observateur de l'ONU si vous voulez, pas le droit de tirer.
Ils ont été rejoints par le peloton à deux kilomètres de l'arrivée. Un spectacle enrageant. Cinq lièvres devant, et soudain cette meute de presque 200 dogues sur leurs talons, jappant comme des furieux. Allez les lapins, allez les lapins. Ils n'avaient pas la moindre chance. Le sprint était lancé. Ils n'existaient déjà plus. Effacés.
Que vous ai-je dit hier ? Que c'était une étape pour Kirsipuu ou pour le petit Nazon. Eh bien voilà mon vieux. Premier Jaan Kirsipuu, deuxième Nazon. Je vous le répète, quand c'est pas des filles, parce c'est plus compliqué des filles, je suis pas battable. Il est Estonien Kirsipuu. Il était douanier avant, et Russe puisque l'Estonie était en URSS avant que Eltsine lui donne son indépendance. Kirsipuu se souvient de ses débuts en France: «On était quatre coureurs Estoniens dans une petite maison que notre entraîneur avait mis à notre disposition au fond de son jardin. On arrivait d'un pays où il n'y avait rien, alors quand on a vu cette abondance, on s'est mis à manger, on mangeait, on mangeait... et le soir on se soûlait la gueule. On était gras! Mais on roulait plus que les Français. À sept heures tous les matins, avec une gueule de bois comme ça, on partait faire le métier. Au bout de vingt kilomètres je m'arrêtais pour vomir mes boyaux...»
Kirsipuu ne va jamais seul. Il va avec Capelle son poisson-pilote. Kirsippu-Capelle, ce n'est pas le couple le plus explosif, mais c'est le plus rusé. Le sprint de Strasbourg a été leur oeuvre d'art. Ils étaient tous là, lancés à fond, Svorada, Steels, Zabel, Nazon... Capelle leur a fait croire que Kirsipuu n'était pas capable de passer. Il ne s'est écarté qu'à la toute dernière seconde, les autres ont compris trop tard...
Voilà, malgré ce sprint d'anthologie l'étape ne passera pas à l'histoire. Sauf pour les paysages. Les Vosges sont aussi vertes que le Vermont, d'un vert plus sombre, plus profond. Il a fait beau toute la journée, mais là il pleut, on ne dansera pas dans les rues ce soir, comme le voudrait une veille de 14 juillet. Je ne sais pas ce que je vais faire. En plus la télé ne fonctionne pas dans ma chambre, par contre il y a un truc amusant dans ma chambre, une machine à cirer les chaussures énorme, monstrueuse même et qui fait un bruit d'enfer, tu croirais que c'est les tanks Russes qui reviennent à Budapest. Je pense que je vais la faire marcher toute la nuit, j'ai toujours aimé les défilés militaires.
Roue libre
COUCOU, UN FANTÔME - Il était près de midi, les pancartes sur l'autoroute annonçaient Nancy, je suis allé prendre un café Place Stanislas. La plus belle place du monde après celle de Lucca en Toscane. En arrivant place Stanislas, une camionnette: «Steve Bauer Bike Tours Inc». Com'on! C'était bien lui, les lunettes relevées sur la casquette, lui-même déguisé en cyclotouriste.
C'est ici, en 1988, à Nancy que «gros cul» - c'est comme ça qu'on l'appelait dans le peloton, avait pris le maillot jaune du Tour et l'avait gardé quatre jours.
« C'est la première fois que je reviens à Nancy depuis 88. Je me souviens de chaque détail. L'Allemand Ralph Goltz avait gagné l'étape, j'avais pris le maillot jaune et ce n'était pas sur cette place qu'avait été jugée l'arrivée, mais juste à côté, place Carrière, je le sais parce que c'est le plus beau souvenir de... ma carrière ! »
En général quand les coureurs professionnels prennent leur retraite, ils ne montent plus jamais sur un vélo. Ils regardent pédaler les cyclotouristes et les trouvent complètement débiles... Bauer n'a jamais été comme les autres, depuis cinq ans il organise des randonnées cyclo-touristes, dont une, pendant le Tour de France...
«L'idée c'est de faire rouler mon monde sur la route du tour, et de leur faire faire une des étapes de montagne, ils veulent absolument faire de la montagne. Cette année ce sera dans les Pyrénées. Je m'arrange aussi pour les amener à un départ et à une arrivée. Ici à Nancy, on reste deux nuits...»
Et si on parlait un peu du Tour et de ton ami Lance Armstrong ? (Armstrong a déjà dit que Bauer était un des coureurs qui l'avait le plus aidé à ses débuts professionnels)...
Bauer fait signe que non. Fait signe que c'est loin tout ça.
C'est loin ou c'est trop près ?
ÉPIZOOTIE DE FIÈVRE AFFREUSE - Parlant d'Armstrong, quelle tête de vache malade! De retour à Dorval, va falloir que je frotte mes pieds longtemps dans le désinfectant. Au départ ou à l'arrivée, jamais un mot, jamais un regard. Aussitôt passée la ligne, un gorille le prend en charge, le mène soit à son bus, soit à la douche. Pas un regard pour les enfants qui lui demandent un autographe. Pas un mot à personne. Sophie Boulet son «contact presse» durant le Tour, écarte les bras, impuissante. «Quelqu'un a pu parler à Sa Majesté?» La question fuse dans la salle de presse. Aucun écho.
TITANE ET CARBONE - Les gros mollets du Crédit Agricole qui ont gagné le contre-la-montre par équipes roulaient sur les même vélos Look monocoques qui équipaient les pistards français à Sydney. J'ai pas osé demander le prix, mais c'est des folies, genre 8000$. Jalabert aussi roule Look, et les Big Mat Auber, et d'autres, c'est la marque la plus populaire chez les pros. Armstrong et sa gang roulent sur Treck. Ullrich sur Pinarello, comme les Banesto. Les Once sur Giant.
Un nouveau vélo français, le Cyfac, a fait son apparition, dans le peloton, adopté pour l'instant par une seule équipe du Tour -l'équipe Jean Delatour. Les Cyfac, très populaires chez les cyclo sportifs, sont fabriqués à Tours par un mécano transfuge de la maison Colombus (les tubes pour les cadres).
AUJOURD'HUI - Strasbourg-Colmar, 163km, courte étape de montagne, la première du Tour, des petites montagnes mais très rapprochées, en dents de scie, monte, descend, monte, descend. Elles feront mal aux jambes. On sait que ce n'est pas un sprinter qui gagnera à Colmar, pour le reste c'est une étape en forme de boîte à surprises.
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