![]() et le vélo |
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12 juillet 2001
Verdun, France
Il a des beaux restes, le vieux Jalabert. Il est surtout rusé. Un peu chanceux aussi. Il est revenu de très loin pour ramasser le bouquet du vainqueur, précisément au moment où on le croyait le grand perdant du jour.
Une étape échevelée, pas du tout orthodoxe. Le peloton tout endormi a quitté Huy sur la pointe des pieds, il ne m'étonnerait pas que les leaders des équipes aient débranché leur oreillette, ce petit micro qui les relie à la voiture de leur directeur technique. Un peu comme on accroche l'écriteau «ne pas déranger» à la porte de sa chambre. En tout cas, personne n'a réagi quand neuf lève-tôt -il était quand même passé midi!- se sont échappés.
Une heure ou deux passent. Tout d'un coup Johan Bruyneel, le directeur sportif de US Postal, sursaute en regardant son chrono. Dix minutes! God damn! Les échappés ont dix minutes d'avance? Vite, il faut réveiller Lance Armstrong.
Un réveil en fanfare comme si le feu était pris aux rideaux. Le feu, le feu... on exagérait, il me semble. Un peu de fumée, c'est tout. Devant, il y avait Bobby Julich, cet Américain qui a fini troisième du Tour en 98, mais depuis, quelle chèvre! Il y avait aussi Udo Bolts, vaillant équipier d'Ullrich; les autres, n'en parlons pas, des cendres.
Mais les ordres sont les ordres, Armstrong et les US Postal ont mis en route et la tête du peloton s'est étirée, étirée, étirée. Vous savez ce qui arrive quand un élastique est trop tendu? Il casse. La tête du peloton s'est séparée de son corps. Ce qui nous donnait le tableau suivant: caracolant devant, à dix minutes, Bobby Julich et consort. Derrière, le peloton de chasse d'Armstrong et des favoris. Et derrière encore, un troisième peloton dans lequel on retrouvait Jalabert.
«Jalabert piégé! Jalabert largué!» s'égosillaient les énervés de la télé.
Ben non. Le vélo est un sport de durée. Il s'en passe des choses en 215 kilomètres. Le peloton de chasse a rejoint les échappés. Tout le monde s'est calmé le pompon. Le troisième peloton a pu recoller. On dévalait à ce moment-là de doux vallons, on quittait la Belgique par la forêt de Merlanvaux, d'où a surgi soudain, vision moyenageuse, un monastère, son étang et deux moines en robe de bure qui nous ont applaudis, ça prenait des saints hommes pour applaudir les voitures de presse.
Nous étions en France. On l'a senti aussitôt: moins de monde sur le bord des routes. Beaucoup, beaucoup moins de monde. Et là où il y avait quand même un peu d'affluence, c'était des Belges qui faisaient foule.
«Regarde bien ça, j'ai dit à mon collègue suisse, Jalabert va attaquer.»
Bang, Jalabert a attaqué.
J'étais fier de moi. Quand c'est pas des filles qui roulent, (c'est plus difficile à comprendre, les filles), je connais ça le vélo... Anyway. «Jalabert! Jalabert!» s'excitait à nouveau radio tour... Ludo Dierckxsens, le Belge de la Lampre et Francisco Mancebo de la Banesto accompagnaient le Français. L'Espagnol a renoncé. Le Belge n'est pas un sprinter. Jalabert qui en a déjà été un très bon s'est facilement imposé.
Voilà.
N'empêche que mercredi, il y avait bien plus que du vélo dans l'air. Mercredi, le tour inclinait au souvenir. À Bras-sur-Meuse on a pris la petite route des champs de bataille, des ossuaires, des cimetières militaires plantés de milliers de croix de bois. Je m'arrête toujours. C'est plus fort que moi. Je marche dans les allées et je prononce leurs noms comme ils sont écrits. Morin Joseph. Leven Lucien. Doymunt Paul. Darcy Eugène. Lobrichon Jules. Lambrie Félix. Dehoux Marie. Dellacro François. Quessial Firmin. Poux Alexandre et un inconnu. Chevange Jean. Argoux Jules. Marceau Augustin. Lependen Joseph. Amaric Camille. Dulong Nicolas et un inconnu. Perrin Jacques. Salvère Gabriel et un inconnu. «Et un inconnu»... cela laisse rêveur. Deux sous une si petite croix. Au pied de celle-là, il y avait un rosier avec des roses. J'ai pris un bouton, je le mettrai dans un verre d'eau, ce soir à l'hôtel.
Ici entre février 1916 et juin 1917, 800000 morts. Français et Allemands confondus. C'est dire si la terre est gorgée de sang. Si chaque talus plombé de balles. À la tranchée des baïonnettes, ils sont une centaine du 137e régiment d'infanterie à avoir été ensevelis vivants à la suite d'un violent bombardement. Vivants et DEBOUTS. On a laissé le lieu en l'état. Les pointes des baïonnettes dépassent encore du talus.
Ici, des villages qui n'existent plus. Douaumont. Cumières. Aucourt. Fleury. Ici des ossuaires. Ici des monuments grandiloquents qui font une ombre sale aux petites croix toutes simples de Chevange Jean, Argoux Jules, Marceau Augustin, Lependen Joseph, Amaric Camille, Dulong Nicolas et un inconnu. Des monuments grandiloquents comme, à Douaumont, ce gigantesque pénis dressé au fond du cimetière, en hommage, j'imagine à la virilité des généraux qui ont présidé aux massacres.
Juste pour vous rappeler qu'après cette guerre là, il y en a eu une autre. Pire encore.
Juste pour vous signaler qu'il y a pire dans la vie que l'EPO. Il y a la connerie.
VENDREDI - Verdun, Bar-le-Duc, 65 kilomètres, contre-la-montre par équipe, l'exercice le plus détesté par les coureurs... et pas tellement plus apprécié par les spectateurs qui voient passer, à cinq minutes d'intervalle, des groupe de Martiens lancés à 50 km/h, Le casque dans les guidons... N'empêche qu'il va se grapiller là des demi-minutes qui feront très mal aux jambes et encore bien plus mal au moral de ceux qui les concèderont. Les experts donnent les Once. Je penche pour les Telekom. Ullrich maillot jaune? Si tôt, ça foutrait le bordel. C'est bien, le bordel. J'aime bien le bordel.
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