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5 août 2000
Des lecteurs me font observer que je n'ai pas répondu à la question que me posait Caroline Brunet, samedi dernier. Es-tu un athlète frustré ? me demandait-elle.
Pas du tout. Pour être frustré de ne pas être quelque chose, il faut être ce quelque chose, un peu. Je n'ai jamais passé proche d'être un athlète. Ce qui ne m'empêche pas de rêver. Ni de chanter... J'aurais voulu être un athlète/pour pouvoir lancer le marteau/et pour courser à bicyclette/à Rotterdam et à Rio... N'empêche c'est vrai j'aurais adoré être un lanceur de marteau olympique.
Pour les nuls en sport, le marteau dont je parle ici n'a pas de manche. C'est une boule de métal accrochée à un filin, muni d'une poignée que le lanceur saisit à deux mains et fait tourner au-dessus de sa tête tout en tournant sur lui-même avant de propulser l'engin au bout de ses bras. Le truc pèse sept kilos et 250 grammes. Le filin au bout duquel est fixé la boule mesure un mètre et 20 centimètres. Et l'aire de lancer, le cercle dans lequel le lanceur doit tourner sur lui-même mesure très précisément deux mètres et treize centimètres de diamètre. Vous vous demandez pourquoi je vous donne ces spécifications banales ? Vous trouvez ça banal ? On n'est vraiment pas fait pareil. Vous, vous auriez voulu être un athlète pour gagner une médaille d'or à Sydney. Moi j'aurais voulu être un lanceur de marteau parce que l'aire de lancer du marteau est précisément de deux mètres et treize centimètres. Je vois votre grand front se rider d'un soupçon : ce con est encore en train d'écrire des folies. Je vous assure que non.
Savez-vous pourquoi les réveille-matin font tic-tac ? Moi non plus. Mais il y a une raison. Il y a une raison à tout dans la vie. Et quand ils sonnent aussi. La raison c'est qu'il faut se lever pour aller travailler. On travaille pour s'acheter des trucs. En s'achetant des trucs on fait travailler les gens qui les fabriquent. Plus on achète de trucs, plus on travaille, plus l'économie est florissante, plus le pays est riche (mais pas forcément nous). Bref dans la vie y'a une raison à tout, et elle est souvent économique. Il y a une raison à tout sauf quand on lance le marteau.
Cherchez tant que vous voudrez, il n'y a aucune espèce de raison, économique, politique, ou philosophique de lancer un marteau dans un champ.
Pour bien le lancer, cela n'en demande pas moins des années de pratique, de répétition quotidienne d'un enchaînement de gestes - ce qu'on appelle la routine - absolument gratuits et totalement inutiles. Une activité qui touche à la fois à l'art et à la folie, à l'art par son absolue gratuité, et à la folie par la coupure avec la réalité des choses de la vie.
Les Jeux olympiques sont une tentative, plutôt fallacieuse, de donner une fin, un sens à ces routines dont la grandeur est justement de n'en avoir point, de sens. On en parlera une autre fois, je voulais seulement souligner que les Jeux olympiques sont le plus mauvais moment de toucher à l'essence du sport. Transportons-nous plutôt à l'an prochain, trois ans avant les jeux d'Athènes, disons que nous sommes le 22 mai 2001, un mardi. Votre réveille-matin vous tire du lit. Vous partez travailler. Votre femme aussi. Vos enfants sont à l'école. Le monde entier est occupé à produire, à conduire, à soigner, à réparer, à enseigner, à apprendre. Sauf ti-cul Gustave Lafortune, 20 ans, qui fait tourner au-dessus de sa tête une boule d'acier au bout d'un filin d'un mètre et vingt centimètres de long, tout en tournant sur lui-même dans une aire de lancer de deux mètres et treize centimètres de diamètre. Pas douze centimètres, pas quatorze, TREIZE ! Pourquoi treize ? Y'a pas de raison.
Vous me demandiez si j'étais un athlète frustré ?
Non. Et oui. Oui je suis jaloux de ne pas entrer dans ce merveilleux, dans ce fabuleux «pas de raison». Je voudrais être un athlète pour l'immense privilège de n'avoir plus de rapport avec la réalité. Je voudrais être un athlète pour porter à la perfection un geste totalement gratuit, sans utilité, au sens, de «production utile». J'y arrive parfois avec cette chronique, mais j'aimerais tellement essayer avec un marteau, avec un kayak, en faisant de la lutte gréco-romaine ou du pentathlon moderne, ou du patinage de vitesse longue piste, bref, une de ces disciplines que personne ne regarde pour pousser le raffinement jusqu'à n'avoir point de public. Être grand tout seul dans ma bulle.
Vous me demandiez si j'étais un athlète frustré ?
Non. De toute façon le sport pour lequel je suis plus doué - la gymnastique schizophrénique - n'est pas au programme olympique.
On change de sujet, mais on reste dans le même. Si j'étais un athlète, prendrais-je de la dope ?
Que j'en prenne ou non, ce qui est certain c'est que je rirais comme un fou en entendant aux nouvelles et en lisant dans les journaux, y compris le mien, que le CIO fera à Sydney des tests qui mèneront à l'éradication de l'EPO, la plus répandue de toutes les dopes sportives. Si on analysait le pipi de mes collègues journalistes sportifs, on trouverait je crois de très fortes doses de somnifères. En tout cas, qu'est-ce qu'ils dorment bien.
Deux tests d'EPO seront pratiqués à Sydney. L'un sanguin. L'autre par le pipi. Les DEUX tests devront être consécutivement positifs pour qu'un athlète soit sanctionné. La joke, c'est que le pipi ne garde trace de l'EPO que lorsqu'elle a été prise dans les 72 dernières heures. Autrement dit un marathonien espagnol, ou un kayakiste italien - mes exemples ne sont pas fortuits - qui s'entraînent toute l'année à l'EPO, n'ont qu'à cesser d'en prendre trois jours avant d'arriver à Sydney, leur test sanguin sera positif, mais pas leur pipi. Mais comme il faut les deux, ils seront champions olympiques quand même.
Les hautes instances du sport n'essaient pas de contrôler le doping, mais de contrôler le show, c'est pas pareil. Mes confrères se trompent encore quand ils disent que Javier Sotomayor trouvé positif à la cocaïne a été blanchi pour des raisons politiques. Et la Jamaïcaine Merlene Ottey, alors ? Et Dieter Baumann le monsieur Propre de l'athlétisme qui nous a fait avaler que la nandrolone trouvée dans ses urines vient de son tube de dentifrice ? Et les deux italiens blanchis aussi ? Et les Britanniques, Walker, Cadogan et Richardson ? Et Lindford Christie ? C'est aussi pour faire plaisir à Castro ? Mais non. C'est parce qu'il ne faut pas trop faire de vague pour pas fucker le show.
Comment voulez-vous que les hauts dirigeants du sport fassent la lutte à la dope quand eux-mêmes sont des pushers de tranquillisants ?
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