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27 mai 2000

Fleufleurs, poutine et cui-cui

R�cemment, un lecteur m'invitait � aller visiter un site personnel un peu sp�cial qu'il avait rep�r� sur Internet. Un site personnel, un site �perso�, pour employer le jargon d'Internet, est une adresse sur le Web, exactement comme une adresse dans la rue. On cogne � la porte (on clique sur l'adresse), la porte s'ouvre (une fen�tre sur l'�cran), et on entre chez quelqu'un. C'est presque toujours la dame de la maison qui vous accueille, bonjour je m'appelle Monique. Bient�t se seront des vid�os. Pour l'instant c'est encore un album de photos. Celle de Monique. De son mari � la p�che. De son chien. De son chalet. Sa recette de sucre � la cr�me. Un po�me. Ses pens�es positives. Tout cela sur fond de fleufleurs mauves ou de petits cupidons qui tirent des fl�ches.

Il y a des millions de sites personnels sur Internet. Sauf qu'au moment o� le lecteur m'a interpell�, je ne le savais pas, je ne savais non plus ce qu'�tait un site perso, et je d�barque dans celui-l� comme un raton laveur d�barque dans un congr�s de repr�sentants Wonderbra. Croyez-moi, c'est tout un choc culturel.

Qu�c��a ???

Mais au lieu de pousser des grands cris dans ma chronique, pour une fois, j'ai ferm� ma grande gueule. Je me suis tourn� vers vous. Je vous ai donn� l'adresse du site et j'ai attendu vos r�actions. Vous �tes plusieurs milliers � �tre all� voir, ce qui a d'ailleurs fuck� le site, je ne sais pas trop pourquoi, c'est comme �a. Anyway. Ce sont vos r�ponses qui m'int�ressent.

D'une tr�s tr�s grande diversit�, ces r�ponses. C'est que, mine de rien, on aborde ici le sujet le moins consensuel qui soit : le go�t. Pour le bien et le mal, on a des r�gles. Pour le go�t, on a Lautr�amont : �Le go�t est la qualit� fondamentale qui r�sume toutes les autres qualit�s. Le go�t est la quintessence de l'intelligence.� Mais c'est l� une opinion, que vous ne partagez pas du tout, et je n'en suis pas vraiment �tonn�. L'opinion de Lautr�amont va largement contre le si�cle.

Certains d'entre vous ont cru que je leur demandais leur opinion sur lnternet...

Ceux qui ont dit que le oueb allait changer le monde devraient �tre condamn�s � retourner 5000 fois sur ce site.
Genevi�ve

D'autres en ont fait une affaire de bonheur.

La dame est heureuse c'est d�j� �a, non ?
Bruno-Serge

J'esp�re que les snobs et les pr�tentieux ne chieront pas trop sur cette bonne femme qui ne fait de mal � personne avec son petit bonheur qui fait cui-cui.
Andr�

C'est devenu la mode m�me en litt�rature, les vrais grands bonheurs sont les plus petits. Et bien entendu, le bonheur des humbles est sacr�. Le bonheur est dans le pr� et dans la poutine. Je veux bien tout cela, sauf qu'il ne s'agit pas du bonheur, mais de sa repr�sentation. Pensez aux putes d'Amsterdam dans leur vitrine. Au lieu d'une pute, mettez en vitrine une famille moyenne dont chaque membre, m�me le chien, sourirait � pleines dents � tous les passants. Le show du bonheur.

J'ai visit� le site que vous nous avez indiqu�, cela m'a fait penser au petit n�gre de pl�tre dans le jardin de mon beau-fr�re qui est pompier. J'ai os� lui en parler, il m'a dit que c'�tait affaire de go�t.
Laura

Nous y voil�. Le go�t. Et les couleurs. Qui ne se discutent pas. Et savez-vous pourquoi ils ne se discutent pas ? Tout simplement parce qu'on ne sait pas comment le faire sans froisser les gens. Je vous ai peut-�tre d�j� racont�, sur mon parcours de jogging, � une �poque pas si lointaine, il y avait un petit Mexicain de pl�tre qui p�chait sur les marches de pierre d'un bungalow. La vieille dame qui habitait le bungalow me saluait toujours d'un joyeux : bonjour monsieur. Un jour, m'autorisant de cette familiarit�, je me suis invit� pour un caf�. Mon id�e �tait d'aborder par la bande le sujet du petit Mexicain... La vieille dame �tait adorable. Elle avait v�cu des choses pas dr�les et s'en consolait dans des travaux d'aiguille surr�alistes : des chaussettes et des mitaines de poup�e pour accrocher � des porte-clefs. Bref, je n'ai pas os� lui parler de son Mexicain de pl�tre. Mieux, j'ai h�rit� d'une paire de petites mitaines que j'ai accroch�es � la selle de mon v�lo.

Qu'avez-vous contre le bonheur sur oueb, pour 20$ par mois, dipl�me universitaire facultatif ? Foglia, ne fais pas de peine � la dame du site perso, il n'y a aucune bonne raison pour cela.
Guy

Justement, la dame en question m'a �crit aussi : �Bonjour monsieur, si pour vous le Net est un moyen de travail, pour moi c'est mon seul divertissement car je suis d'un milieu pas riche, et je travaille beaucoup aux soins pour ma m�re alors je me repose en m'amusant sur Internet comme bien d'autres gens font. D'ailleurs cher monsieur, que savez-vous de moi pour me juger. Voyez-vous, je suis une fille simple, vous n'aimez pas que j'aie �tal� mon bonheur sur cette page. Quel bonheur ?... �

Comment ne pas se taire, apr�s cela. Et c'est d'ailleurs tr�s souvent ainsi que se terminent les discussions sur le go�t : dans un silence bien commode � la paix des m�nages et � la paix sociale.

Je trouve Notre-Dame de Paris de la derni�re qu�tainerie, vous adorez. J'ai trouv� American Beauty un complaisant remake de ce film g�nial qu'est Happiness, vous dites au contraire que le second est le mauvais brouillon du premier. Je ne vois toujours pas ce que vous trouvez � Daniel B�langer. Vous ne croyez pas vraiment que j'aime Fred Fortin, vous me soup�onnez de poser. Je n'aime pas Magritte parce que je ne connais rien � la peinture. Vous aimez Magritte pour la m�me raison. Vous dites mi�vre. Je dis d�licat. Vous dites vulgaire. Je dis vrai. Vous dites beurk. Je dis ho ho ! Mais chut, il ne faut parler de rien de tout cela. Il ne faut pas se disputer sur le go�t. Ne faire de peine � personne. On a chacun raison d'aimer ce que l'on aime.

Le go�t universel, celui que l'on formait jadis � l'�cole, et qui requerrait une longue conqu�te, le go�t n'existe plus. Tout rel�ve maintenant des inclinations ou des r�pugnances personnelles. Tout est subjectif. On a repouss� de toutes nos forces l'id�e d'une limite qui s�parerait fleufleurs, poutine et cui-cui de ce qui pourrait passer vraimet pour un go�t. Le go�t n'existe plus. Bien. On ne perdra donc plus son temps � le d�velopper.

Marshall McLuhan parlait de village global, il aurait mieux fait de parler de la banlieue globale !
Jean-Marc Da Pozzo

Bon ben je vous embrasse quand m�me.

Ah oui, je ne serai pas l� la semaine prochaine.


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