9.7 Agir
en fonction du principe de subsidiarité
Dans une approche missionnaire qui vise à lutter contre les
différents niveaux de pauvreté d’un milieu, il existe le risque, devant
l’ampleur des besoins humains, de se disperser dans une multitude de tâches qui
relèvent ordinairement des instances publiques : écoles, hôpitaux, etc..
L’Église a par ailleurs une mission spirituelle spécifique que les autres
institutions ne peuvent remplir à sa place. Alors comment peut-elle agir pour
remplir sa mission propre sans délaisser le secours matériel et humain qui convient
pour accomplir la charité ? La solution se trouve dans l’application du principe de subsidiarité.
Le principe de subsidiarité est un
principe d’organisation qui stipule qu’il revient à chaque degré d'autorité
d'exercer toutes les attributions qui lui sont propres sans avoir besoin de
recourir à une autorité de plus grande envergure. L'intervention de l'échelon
supérieur dans les compétences de l'échelon subordonné ne se justifie qu'à
titre supplétif ou subsidiaire, c'est-à-dire en cas de carence voire de
défaillance du subordonné[1]. On parle de subsidiarité descendante (ou
négative) quand on se réfère au pouvoir supérieur qui doit laisser autant
d'attributions qu’il est nécessaire aux pouvoirs inférieurs ; et de
subsidiarité ascendante (ou positive) quand on se réfère au pouvoir
supérieur qui doit agir en suppléance des échelons inférieurs quand ils se
trouvent incompétents ou dépassés. Dans les deux cas, la motivation doit être
le bien commun[2]. La subsidiarité peut autant s'appliquer au sein des
collectivités locales que dans les établissements publics et les entreprises
privées. Car il s’agit d’un principe universel qui dépasse la simple
organisation de la vie économique ou politique. Il embrasse la totalité de la vie sociale; il est un principe de
droit naturel lié aux libertés individuelles et collectives qui garantit
l'épanouissement de la personne.
Ainsi,
l’Église locale devrait considérer qu’il revient à chaque institution civile de
remplir ses responsabilités envers les pauvres et les malades selon les
attributions et les compétences qui lui sont propres. L’Église a à concentrer
ses actions sur des interventions qu’elle est la seule à pouvoir accomplir.
Elle possède une mission spécifique qu’elle seule peut remplir et des moyens
propres qu’elle seule peut mettre en œuvre en faveur des pauvres et des
malades. Il est de sa responsabilité première d’accomplir sa mission spécifique
sans pour autant délaisser, lorsque cela est nécessaire pour être en cohérence
avec l’amour, les interventions qui reviennent en propre à d’autres
organisations. Par exemple l'intervention de l’Église aux niveaux des hôpitaux,
de l’éducation, etc. ne se justifie qu'à titre supplétif ou subsidiaire,
c'est-à-dire en cas d’absence, de carence, voire de défaillance de la part des
institutions civiles. On peut alors parler de subsidiarité descendante ou
négative quand on se réfère à l’Église qui doit laisser autant
d'attributions envers les pauvres et les malades qu’il est nécessaire aux
institutions sociales et civiles ; et de subsidiarité ascendante ou
positive quand on se réfère à l’Église qui doit agir en suppléance des
institutions sociales et civiles quand celles-ci n’existent pas, se trouvent
incompétentes ou dépassées. Dans les deux cas, la motivation doit être l’amour des
pauvres et des malades dans le respect des compétences et des spécificités des
différentes organisations qui composent la société.
Les premières traces du principe de
subsidiarité remontent à Aristote. Décrivant la société comme un ensemble de
groupes emboîtés les uns dans les autres (famille, village, cité), il justifie
la notion d’autorité par la notion de suffisance et d'insuffisance. Le principe
de subsidiarité trouve sa source autant dans une anthropologie de la dignité et
de la liberté de la personne humaine, que dans la nécessité et la capacité de
complémentarité des êtres humains et des groupes pour atteindre le bien commun[3]. Lorsqu’on se situe dans une perspective sociétale,
il est nécessaire pour l’Église de considérer qu’elle n’a pas le monopole de
l’amour et encore moins des moyens pour aider les pauvres et les malades.
Dans le dernier catéchisme de l’Église
catholique on peut lire : Dieu n'a pas
voulu retenir pour Lui seul l'exercice de tous les pouvoirs. Il remet à chaque
créature les fonctions qu'elle est capable d'exercer, selon les capacités de sa
nature propre. Ce mode de gouvernement doit être imité dans la vie sociale. Le
comportement de Dieu dans le gouvernement du monde, qui témoigne de si grands
égards pour la liberté humaine, devrait inspirer la sagesse de ceux qui
gouvernent les communautés humaines. Ils ont à se comporter en ministres de la
Providence divine[4]. C’est l’image de la sagesse divine qui permet de
mieux comprendre combien il faut respecter le rôle spécifique de chaque
organisation de la société.
Ce principe de sagesse permet à l’Église
de se situer dans l’ensemble de la société et de définir sa mission propre.
Selon son milieu et ses moyens spécifiques, elle peut encourager les
initiatives qui ne sont pas les siennes et éviter de dédoubler des services
d’aides qui existeraient déjà. Le principe de subsidiarité ne signifie pas la
disparition d’une vision de l’Église qui s’occupe des pauvretés matérielles
pour ne se concentrer que sur l’aspect eschatologique de sa mission. Il permet
plutôt d’agir en se posant la question : quels
sont le rôle et la responsabilité spécifiques de l’Église dans un milieu donné
quand on considère les besoins existants, les organismes d’aide déjà en place
et les moyens et fonctions propres qui
sont les siens ? Ainsi l’Église peut se concentrer sur ses fonctions
propres sans se disperser dans une multitude de tâches qui dépendent en premier
lieu de la responsabilité des instances publiques.
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[1] Cf. J.-B.
D’Onorio, « La subsidiarité, analyse d’un concept
», dans Joël-Benoit D’Onorio, La
subsidiarité : de la théorie à la pratique, Saint-Cénéré, Éditions
Téqui, 1995, pp. 12-13.
[2] Cf. ibid., p. 27.
[3] Cf. R. J. Castillo Lara, « La subsidiarité dans l’Église », dans
Joël-Benoit Onorio, op. cit., p. 170.
[4] Catéchisme de l’Église Catholique,
Paris, Éditions Mame, 1992, § 1884.