9.5 Éviter le piège de la religion fonctionnelle
Dans un modèle ecclésial qui propose de répondre
aux besoins de la personne, il peut y
avoir un danger : celui de la religion fonctionnelle. En offrant de
réaliser besoins et aspirations, même s’ils sont légitimes, on peut encourager
une relation fonctionnelle avec Dieu, c’est-à-dire à de se servir de Dieu pour ses intérêts. Il se pose, autant que dans la
recherche de croissance numérique, un problème de sens à la lumière de
l’Évangile. La personne reste centrée sur elle-même.
Il s’agit d’éviter de tomber dans le piège d’une
expérience religieuse illusoire. André Godin explique qu’une religion
fonctionnelle offre des croyances et une relation à Dieu qui ont simplement
pour but d’accomplir des désirs, de combler des manques et d’apaiser des
angoisses[1]. Elle
place Dieu en position de donner du sens à ce qui serait absurde par ailleurs,
d'esquiver illusoirement la condition mortelle, de cimenter des sociétés, et
même, finalement, de faire fonctionner des institutions ou des groupes
religieux. Certes, la relation avec un
tel Dieu peut culminer dans un sentiment d'adoration et de reconnaissance,
mais elle maintient l’individu sur un axe
de dominance-soumission qui s'ouvre difficilement à l'amour[2].
C’est un fait courant de tenter d’utiliser Dieu
pour arriver à ses fins : qui ne fait pas de prière pour obtenir des réussites
en tout genre : examen, emploi, mariage, ou la protection contre le
malheur, les maladies et la mort[3]. Certes,
l’Évangile nous encourage à demander (Mat 7:7-8[4]), mais
ce n’est pas pour mettre Dieu à son service ou pour combler un simple désir d’expériences
spirituelles sensible. Une telle attitude peut véhiculer un cortège d'illusions masquées[5]. Il
s’agit d’être prudent et de discerner de quelles expériences il s’agit :
Expérience du moi ? Expérience de Dieu? De quel Dieu?
Les pratiques
sacramentelles et orantes peuvent s’en trouver subverties facilement:
1)
Relation de causalité automatique entre le signe matériellement posé
(confession sans aucun repentir) et l'effet spirituel (bien-être psychologique
plus ou moins confondu avec le don divin);
2)
Relation de causalité entre un sacrement reçu, l’eucharistie, par exemple, et
un effet d'ordre matériel : protection contre les malheurs de la vie;
3)
Régression de la prière à un niveau fonctionnel, uniquement centrée sur
soi : « Que ma volonté se fasse avec l'aide de
Dieu » et infiltrée de mentalité magique : « Que ma
volonté se fasse ».
Si une
Église propose un chemin de croissance et d’actualisation qui fait correspondre
besoins humains et cheminement de foi, il sera important de rester prudent. L'être
humain prête facilement à Dieu des désirs qui comblent ses propres besoins. Il
pourrait ne s'identifier à aucun désir « autre » que les siens. Il ne
peut y avoir de maturité chrétienne sans ouverture, sans don de soi, à l’image
de Jésus qui a aimé jusqu’à donner sa vie. S’il est bon que les responsables
organisent la communauté pour qu’elle lutte contre les pauvretés du milieu en
essayant de combler les manques et de répondre aux besoins des personnes, il ne
faut pas pour autant proposer un Évangile qui ne soit qu’une recherche égoïste
de soi. Le cheminement chrétien est une actualisation du salut dans les
différents niveaux de la vie et une croissance dans l’amour, donc dans
l’ouverture à l’autre.
Une croissance authentique ne
propose pas le chemin inverse : une négation totale de soi, de ses besoins
et de ses désirs. La gloire de Dieu c’est
l’homme vivant (S. Irénée, hær. 4, 20, 7), Dieu ne veut pas la mort de
l’être humain (Ez 18:32[6]). C’est l’esprit
avec lequel on entre en communion avec Dieu qui est à purifier si la relation à
Lui est seulement basée sur la recherche de ses propres intérêts sans jamais
s’ouvrir à ceux des autres.
Pour
éviter de confondre la volonté de Dieu avec la sienne et de se situer dans une
fonctionnalité religieuse, il est nécessaire de discerner ce qui relève
d’une volonté d'accomplissement de désirs compensatoires et ce qui relève
d’une ouverture authentique à l'Autre. L'aspect fonctionnel de la
religion, avec son cortège d’illusions, peut voiler longtemps le mouvement vers
la découverte et la connaissance de Dieu. La prière fonctionnelle devrait, par
la maturité progressive du croyant, le conduire plus loin; dans ce sens
l'inexaucement peut devenir source de sagesse, il sert à progresser vers
l'attitude ordinairement réclamée du croyant : Que Ta volonté soit faite ! Selon le psychanalyste Th. Reik,
l’évolution de l'homme vers sa maturité religieuse présente trois mutations du
désir: a) Que ma volonté se fasse - b)
Que ma volonté se fasse avec l'aide de Dieu - c) Que Ta volonté se fasse[7].
Pour échapper à la religion
fonctionnelle et à la mentalité magique, il s’agit de proposer aux personnes
qui font un cheminement dans la communauté de se mettre à la place du Christ, de s'identifier à Celui qu'on
désire aimer selon ses désirs à lui. C’est ce qui s’appelle la conversion chrétienne du désir[8]. Une telle étape de conversion devrait faire partie du
cheminement proposé. Cette conversion, ce cheminement, requiert une confrontation constante entre les désirs du Père et les désirs
de celui qui prie. Le renoncement est alors le pivot de la conversion. À
partir du désir de l'Autre, le mouvement s'amorce dans une transformation
graduelle des demandes[9]. Dieu est
rencontré dans sa différence. Ainsi les conduites ou les expériences
religieuses peuvent prétendre, comme c'est le cas dans l'amour accompli, faire
dépasser la subjectivité et instaurer une alliance transformante entre la
personne et une réalité qui est autre que les propres besoins du sujet.
Si le message chrétien est présenté comme
libération de ce qui entrave l’actualisation du salut et comme accomplissement
des besoins humains légitimes, il sera nécessaire de préciser que l'attachement
à la réalisation de ses désirs ne suffit pas pour progresser. Une mutation doit
intervenir pour transformer les désirs personnels, afin qu’ils correspondent aux désirs de Dieu[10]. C’est
dans ce sens que le discours chrétien peut réellement parler de désir et de
besoin. Parmi ces désirs, celui d’une volonté de partager le salut reçu et
d’aider les plus démunis se démontrerait particulièrement apte à structurer
l’expérience chrétienne en la faisant échapper à la critique freudienne des
illusions.
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Commentaires
et suggestions :
[1] Cf. A. GODIN, Psychologie des expériences religieuses : Le désir et
la réalité, Paris, Éditions Le Centurion, 1981, p. 268.
[2] Cf. ibid., pp. 64-65.
[3] Cf. ibid., p. 44.
[4] Mt
7:7-8 : Demandez et l'on vous
donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l'on vous ouvrira. Car
quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; et à qui frappe on
ouvrira.
[5] Cf. A.
GODIN, op. cit., p. 24.
[6] Ez
18:32 : Je ne prends pas plaisir à
la mort de qui que ce soit, oracle du Seigneur Yahvé. Convertissez-vous et
vivez !
[7] Cf. T. REIK,
“From Spell to Prayer”, dans Psychoanalysis,
3 (4) 1955, pp.3-26.
[8] Cf. A.
GODIN, op. cit., p. 241.
[9] Cf. ibid., pp. 233-334.
[10] Cf. ibid., p. 241.